Présomption d’innocence, conditionnel, attribution, contradictoire : à quelques mois de la présidentielle de 2027, les précautions journalistiques semblent parfois varier selon la personne dont on parle. L’affaire Bardella offre un cas d’école. Mais en regardant de l’autre côté de l’échiquier, le phénomène devient beaucoup plus intéressant.
Mediapart a publié lundi 28 septembre une enquête consacrée à des conversations privées datant notamment de 2013, qu’il attribue à Jordan Bardella et dans lesquelles figurent des propos antisémites et complotistes.
Le président du Rassemblement national conteste formellement en être l’auteur, parle de « faux grossiers » et a engagé une action en diffamation contre Mediapart.
Le média affirme de son côté avoir authentifié les échanges de manière indépendante et s’appuyer également sur plusieurs témoignages.
Jusque-là, rien d’anormal.
Un journal enquête. Il estime disposer d’éléments suffisants pour publier. La personne mise en cause dément. Éventuellement, la justice tranchera.
Ce qui nous intéresse commence juste après. Parce que le titre choisi par Mediapart n’est pas :
« Des écrits antisémites attribués à Jordan Bardella »
mais :
« Jordan Bardella face à ses écrits antisémites ».
Et le chapô ne dit pas seulement que le journal affirme avoir découvert des messages qu’il lui attribue : il annonce qu’on y découvre « l’antisémitisme obsessionnel » de l’actuel président du RN, avant de préciser que celui-ci conteste les informations.
Autrement dit, l’attribution est déjà devenue affirmation dans la présentation éditoriale.
Ce n’est pas nécessairement illégal. Mais c’est intéressant.
📰 Dans cet article
⚖️ La présomption d’innocence n’est pas seulement une formule magique
Commençons par éviter de faire nous-mêmes ce que nous reprochons aux autres.
La présomption d’innocence, au sens strict de l’article 9-1 du Code civil, concerne notamment le fait de présenter publiquement une personne comme coupable, avant toute condamnation, de faits faisant l’objet d’une enquête ou d’une instruction judiciaire.
Le cas Bardella ne rentre donc pas nécessairement dans cette petite boîte juridique : ce sont pour l’instant les écrits allégués qui font débat, tandis que c’est Bardella qui attaque Mediapart.
Le sujet est plus large.
C’est celui de la prudence dans l’affirmation.
- « Selon nos informations. »
- « Aurait. »
- « Est soupçonné de. »
- « Des faits qui lui sont attribués. »
- « À ce stade, il n’est pas possible de déterminer… »
Tous ces petits morceaux de français que le lecteur trouve parfois pénibles ont une fonction : distinguer ce qu’un journaliste sait, ce qu’une source affirme, ce qu’une enquête cherche encore à établir et ce qu’un tribunal a jugé.
Et c’est précisément lorsqu’on compare leur utilisation que ça devient amusant.
📰 Chez l’un, des faits ; chez l’autre, une enquête en cours
En février, après la mort de Quentin Deranque à Lyon, Mediapart suit très étroitement l’enquête. Un assistant parlementaire du député LFI Raphaël Arnault est interpellé avec plusieurs autres personnes.
Le journal écrit alors noir sur blanc :
« À ce stade, il n’est pas possible d’indiquer le degré d’implication de chaque personne dans les faits reprochés. »
C’est propre. Quelques jours plus tard, sept suspects sont mis en examen.
Mediapart parle d’une enquête ouverte pour homicide volontaire et qualifie une autre affaire concernant l’un des mis en cause d’« agression antisémite présumée ». Toujours propre.
En août, Bally Bagayoko, maire LFI de Saint-Denis, est visé par une enquête du Parquet national financier concernant ses conditions d’emploi à la RATP.
Là encore : enquête, soupçons, vérifications à effectuer.
Le titre dit qu’il est « visé par une enquête pour détournement de fonds publics » ; l’article précise que le PNF cherche à « procéder aux vérifications utiles ». Encore une fois : rien à reprocher à ces formulations.
C’est exactement comme cela que l’on devrait écrire lorsqu’une affaire n’est pas jugée.
Mais forcément, lorsque le même lecteur arrive quelques semaines plus tard devant « ses écrits antisémites » et « l’antisémitisme obsessionnel » d’un homme qui nie être l’auteur des documents publiés, il peut constater une différence de température éditoriale.
Sur Jordan Bardella, il existe au moins un fait beaucoup moins contesté : le 11 septembre, à la foire de Beaucroissant, il a bien été la cible de projectiles maraîchers — des oignons selon Le Dauphiné Libéré, de l’ail selon d’autres récits, débat botanique que L’Ouest Républicain a déjà consciencieusement instruit.
C’est à peu près tout ce qu’on peut écrire sans conditionnel sur cette séquence-là.

Pour le reste, lorsqu’un média attribue à quelqu’un des propos qu’il conteste avoir tenus, l’honnêteté intellectuelle consiste précisément à ne pas transformer l’accusation en fait établi avant d’avoir franchi les étapes qui séparent les deux.
Ce n’est pas la démonstration scientifique que Mediapart protégerait systématiquement la gauche et condamnerait systématiquement la droite.
Trois exemples ne font pas une thèse. Ils suffisent en revanche à poser une question.
🪞 Rivarol fait exactement la même chose. Dans l’autre sens.
Heureusement, pour éviter à chacun de transformer cette chronique en nouvel épisode de « les méchants médias gauchistes », il suffit de traverser la rue idéologique.
Rivarol vient presque caricaturer le mécanisme inverse.
Dans son numéro daté du 30 septembre, l’hebdomadaire évoque les révélations concernant Bardella en prenant des précautions remarquables.
Les révélations sont « vraies ou fausses, l’avenir le dira ». Bardella « aurait tenu » les propos.
Et, après avoir reconnu que les informations de Mediapart sont généralement sérieuses et étayées, Rivarol estime finalement l’affaire « plausible », tout en ajoutant qu’elle n’est « non formellement prouvée à ce stade ».
Le conditionnel vient d’être livré par semi-remorque. Très bien.
Sauf qu’en février, après la mort de Quentin Deranque, le même journal écrivait que le jeune homme avait été « battu à mort par des antifas » qui avaient « manifestement […] l’intention de le tuer ».
À ce moment-là, une enquête pour homicide volontaire venait d’être ouverte. Les responsabilités individuelles n’étaient pas encore établies.
Même mécanique, mais sens inverse.
Au fond, c’est peut-être le mot qui manque depuis le début : l’honnêteté intellectuelle.
L’honnêteté intellectuelle n’oblige pas un journal d’opinion à être neutre — sauf à ouvrir un autre débat lorsqu’il fonctionne avec de l’argent public. Mediapart a une ligne éditoriale. Rivarol aussi. Personne ne découvre l’eau tiède.
Elle oblige simplement à appliquer à l’adversaire les mêmes exigences de preuve, les mêmes précautions de langage et le même degré de doute que lorsqu’il s’agit de son propre camp.
Chez Mediapart, les pincettes deviennent particulièrement visibles lorsqu’un assistant parlementaire LFI est interpellé.
Chez Rivarol, elles réapparaissent miraculeusement lorsque Jordan Bardella est mis en cause.

Chacun possède donc apparemment un placard à conditionnels. Il faut simplement avoir la bonne carte du parti pour qu’on l’ouvre.
📹 Et parfois, on peut ranger le conditionnel
Toutes les affaires ne sont évidemment pas comparables.
À Carcassonne, par exemple, des propos racistes, misogynes et complotistes de policiers municipaux ont été enregistrés par une caméra-piéton. Le contenu de l’enregistrement existe.
La question n’est donc pas de savoir si un journaliste attribue, à partir d’un témoignage contesté, des paroles à quelqu’un. Mediapart pouvait écrire que des propos avaient été tenus tout en distinguant ensuite les éventuelles responsabilités pénales.
C’est justement l’intérêt de comparer les dossiers : la prudence journalistique ne consiste pas à mettre « présumé » devant chaque nom propre ou intitulé d’infraction. Elle consiste à adapter le degré d’affirmation au degré de certitude dont on dispose.
Ce qui devient beaucoup plus délicat lorsque la certitude semble augmenter ou diminuer en même temps que la proximité idéologique avec la personne concernée.
🌳 Pendant ce temps, le pognonier pousse
On pourrait s’arrêter là et compter les conditionnels de Mediapart et de Rivarol jusqu’en avril 2027. Ça occuperait. Utilement non, mais ça occuperait.
Le problème est qu’entre-temps se déroule une campagne présidentielle. Et qu’une campagne peut parfaitement finir par devenir une gigantesque bataille de captures d’écran, de dossiers personnels, de fréquentations honteuses, de petites phrases vieilles de quinze ans et d’indignations quotidiennes.
Chaque camp reçoit alors sa munition.
- Les uns balancent « Bardella antisémite ».
- Les autres répondent « antifas assassins ».
- On partage.
- On insulte.
- On bloque Tonton Gérard.
- On débloque Tonton Gérard parce que Noël approche.
- Puis on recommence.
Pendant ce temps, le pognonier continue tranquillement à pousser.
Pouvoir d’achat, dette, logement, chômage, mobilité, financement de la protection sociale, fiscalité, énergie : ce sont des sujets nettement moins pratiques pour fabriquer une publication de huit mots accompagnée de trois émojis furieux.
Ils présentent pourtant un petit défaut pour ceux qui aiment les périodes politiquement calmes : les difficultés économiques réelles peuvent alimenter défiance, abstention et votes de rupture.

Une étude publiée en 2024 à partir de données européennes conclut que les chocs d’insécurité économique ont un effet significatif sur la demande de formations populistes, directement mais aussi par l’intermédiaire de la confiance politique et de la participation électorale.
Cela ne signifie évidemment pas qu’une crise économique produit mécaniquement tel ou tel vote. Ce serait beaucoup trop simple.
L’histoire est d’ailleurs suffisamment compliquée pour éviter le bingo permanent des années 1930. La révolution russe de 1917 n’a pas attendu le jeudi noir de 1929. Les mouvements jihadistes contemporains se sont développés dans des sociétés et des contextes historiques très différents de l’Europe de l’entre-deux-guerres.
Ce n’est donc pas : crise économique = extrémistes. C’est beaucoup plus embêtant que ça.
La précarité, la peur du déclassement, l’impression que plus rien ne fonctionne et la perte de confiance dans les institutions constituent un excellent terreau pour ceux qui proposent ensuite une explication simple, un responsable facilement identifiable et une solution tenant sur une affiche électorale.
🗞️ La même grammaire pour tout le monde
Alors oui :
- Les écrits que Mediapart attribue à Jordan Bardella méritent d’être enquêtés.
- Les liens éventuels entre des militants antifascistes et la mort de Quentin Deranque méritent d’être enquêtés.
- Les conditions d’emploi de Bally Bagayoko à la RATP méritent d’être enquêtées.
- Et les policiers de Carcassonne méritent qu’on regarde ce que montrent réellement les images.
Mais il devrait exister une règle assez simple : la même grammaire pour tout le monde. L’honnêteté intellectuelle, en somme. La base.
- Un fait établi est un fait établi.
- Une accusation est une accusation.
- Une enquête est une enquête.
- Un soupçon est un soupçon.
Et un adversaire politique ne devient pas coupable au moment précis où l’on manque de place pour écrire « présumé ».
Sinon, en 2027, nous aurons peut-être une campagne présidentielle formidable. Il faudra simplement penser, entre deux scandales, à demander aux candidats ce qu’ils comptent faire du pognonier.

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