Le cinéma français entretient avec la préférence nationale une relation subtile. Dans une tribune, c’est une abomination politique susceptible de menacer les fondements de la République. Dans le règlement des aides du CNC, ça devient soudainement une exception culturelle indispensable, avec formulaire, commission et virement bancaire.
La différence tient probablement au vocabulaire. « Préférence nationale », c’est très vilain. « Soutien à la création française », c’est beaucoup plus présentable. Et surtout, ça paie mieux.
📰 Dans cet article
🎭 La préférence nationale, ce truc absolument épouvantable
En janvier 2024, 201 personnalités appelaient à manifester contre la loi immigration.
Le texte dénonçait notamment les « marchands de haine » qui rêveraient d’imposer à la France leur projet de « préférence nationale ».
Parmi les signataires, on trouvait une jolie partie du générique du cinéma français : Josiane Balasko, Pierre Arditi, Swann Arlaud, Ariane Ascaride, Marina Foïs, Julie Gayet, Annie Duperey, Anouk Grinberg, Clotilde Hesme, Corinne Masiero, Ludivine Sagnier ou Bruno Solo.
Côté réalisateurs, Alice Diop, Alain Guiraudie, Dominik Moll ou Rebecca Zlotowski avaient également signé.
Chacun est naturellement libre de ses opinions politiques et L’Ouest Républicain ne leur contestera certainement pas le droit de trouver la préférence nationale affreuse.
On relève simplement qu’une bonne partie de ces professions serait nettement moins enthousiaste à l’idée d’appliquer jusqu’au bout le principe inverse à son propre marché du travail.
🏠 La préférence nationale devient tout de suite moins théorique devant un HLM
Dimanche 13 septembre, à Hénin-Beaumont, Marine Le Pen a remis la « priorité nationale » au centre de sa campagne présidentielle. Parmi ses propositions : donner aux Français la priorité pour l’accès au logement social et étudiant, ainsi qu’à certaines prestations et certains emplois. Elle assume même qu’une révision constitutionnelle puisse être nécessaire pour appliquer le dispositif.
On peut parfaitement contester la mesure, les opposants du RN savent déjà manifester leur désaccord.
D’abord parce que modifier l’ordre de la file d’attente ne construit pas un seul appartement supplémentaire. Quand dix familles se disputent trois logements, changer les critères permettant de choisir les trois gagnants laisse toujours sept familles dehors. Les associations de bailleurs et plusieurs responsables politiques contestent également la légalité et l’efficacité du dispositif.
Mais le débat présente une petite particularité sociologique.
Pour une partie du cinéma français, la préférence nationale constitue un principe tellement abominable qu’il faudrait presque se laver les mains après avoir prononcé les deux mots.
C’est probablement plus facile lorsqu’on envisage la crise du logement depuis une terrasse du Marais plutôt que depuis la file d’attente d’un office HLM.
Le ménage qui attend depuis trois ans un logement social peut, lui, se poser une question moins conceptuelle : qui doit passer devant qui ?
Marine Le Pen apporte une réponse extrêmement simple à un problème qui ne l’est pas.
Nos célébrités apportent généralement une réponse extrêmement morale à un problème qu’elles rencontrent assez peu.
Entre les deux, il reste environ deux millions de demandeurs de logements sociaux qui aimeraient surtout qu’on construise des logements.
Et là, bizarrement, la tribune tient moins facilement sur une page de Libération.
💶 Au CNC, la frontière devient soudainement très élégante
Car le cinéma français ne pousse pas spontanément dans les salles obscures comme les morilles après la pluie.
Il existe grâce à un système particulièrement organisé de financement, de quotas, d’obligations d’investissement, d’aides automatiques et sélectives et de crédits d’impôt.
Et ce système a une curieuse manie : préférer ce qui est produit ici.
Pour certaines aides audiovisuelles, les œuvres doivent notamment être réalisées essentiellement avec des auteurs, acteurs principaux et techniciens français ou ressortissants européens.
Une coproduction internationale doit comporter une participation française minimale et une partie des dépenses doit être réalisée en France.
Et lorsque la participation française atteint au moins 80 % du coût de certaines productions, l’œuvre doit être intégralement ou principalement réalisée en version originale française ou dans une langue régionale de France.
C’est fou.

On croirait presque que le législateur a délibérément organisé un système destiné à ce que l’argent destiné au cinéma français fasse travailler des gens en France et permette de fabriquer des œuvres en français.
Heureusement que personne n’a eu l’idée d’appeler ça « préférence nationale ». Le déjeuner aurait été très tendu à Cannes.
🎬 93 % du cinéma français tourné en français : le scandale
Le résultat est d’ailleurs spectaculaire.
En 2025, 93 % des films d’initiative française agréés étaient tournés en langue française. Une situation absolument intolérable que le cinéma français supporte stoïquement depuis des décennies.
Il faut dire qu’elle présente quelques avantages accessoires : elle permet notamment à des comédiens français de jouer dans leur langue, à des scénaristes français d’écrire dans leur langue et à toute une industrie française de travailler sur des productions qui n’auraient aucune raison économique particulière d’exister en France dans un marché mondial totalement dérégulé.
Supprimons donc toute forme de préférence.
Plus de soutien particulier au cinéma français. Plus de dépenses à réaliser en France. Plus de conditions linguistiques. Plus d’obligation pour les diffuseurs de financer la production locale.
Et laissons producteurs et plateformes choisir librement l’endroit où ils peuvent fabriquer le même programme au meilleur prix.
On découvrira alors assez rapidement les vertus sociales de l’exception culturelle.
🇺🇸 Il restera toujours Hollywood
Naturellement, tous les professionnels français ne disparaîtraient pas.
Quelques acteurs continueraient à décrocher des rôles dans de grosses productions américaines. Des techniciens français travailleraient encore sur les blockbusters venant profiter de nos décors. Une poignée de réalisateurs poursuivrait une carrière internationale.
Jean Potager pourrait même attendre patiemment le prochain film muet.
Pour les autres, LinkedIn propose une excellente fonctionnalité permettant d’afficher un petit bandeau vert « Open to Work » autour de sa photo.
C’est d’ailleurs précisément pour éviter ce scénario que la France a construit son exception culturelle.
Le raisonnement est parfaitement défendable : une industrie culturelle nationale exposée à la puissance économique américaine ne peut survivre que si l’État organise des mécanismes protégeant sa production, ses entreprises, ses emplois, ses auteurs et sa langue.

C’est même un excellent raisonnement.
Il faudrait simplement accepter qu’il ressemble furieusement à une préférence accordée à ce qui est produit ici.
🍿 « Exception culturelle », ça passe beaucoup mieux
Soyons néanmoins justes : préférer des productions françaises dans une politique culturelle et réserver des prestations sociales selon la nationalité ne sont évidemment pas juridiquement la même chose.
Mais ce n’est pas le sujet.
Le sujet est la facilité extraordinaire avec laquelle le mot « préférence » devient moralement infréquentable jusqu’au moment précis où l’absence de préférence menace votre propre emploi.
À cet instant, la frontière redevient utile, la souveraineté devient admirable, protéger un secteur national devient indispensable et l’argent public doit absolument favoriser la production locale.
On appelle simplement ça autrement.
- L’industrie automobile réclame du « made in France ».
- L’agriculture parle de souveraineté alimentaire.
- L’armée exige une base industrielle nationale.
- Et le cinéma, qui tient énormément à rester du bon côté de l’Histoire, a trouvé mieux : « l’exception culturelle française ».
C’est exactement comme une préférence nationale.
Mais avec Pierre Arditi dedans.

Retrouvez
Cinéma français : la préférence nationale, c’est mal sauf quand elle paie les cachets 🎬
sur nos réseaux
🍷 Le débat se poursuit dans Le Comptoir de L’Ouest Républicain, le groupe de discussion rattaché à la page, et modéré par Gisèle.
🔗 D’autres rebondissements, révélations ou photos floues à propos de ce sujet vous attendent sur nos réseaux :
🔗 Des mots vous semblent obscurs dans cet article ? Vous êtes probablement des gens du Doubs-Du-Bas, ou de la France-Du-Bas. Pas de panique : on vous aime quand-même, mais on vous suggère fortement de jeter un œil à notre glossaire.
