💾Livret A à 30 000 € : agrandir une tirelire qui perd du pouvoir d’achat

Porter le Livret A Ă  30 000 € alors que son taux est infĂ©rieur Ă  l’inflation ? Delphine Hans-Public examine la nouvelle tuyauterie de l’épargne française

La ministre de la Transition Ă©cologique propose de porter le plafond du Livret A de 22 950 Ă  30 000 euros pour financer l’adaptation climatique. Au moment mĂȘme oĂč son taux de 1,7 % repasse sous l’inflation.

Delphine Hans-Public a donc ressorti sa calculatrice et une vieille question d’économiste : avant d’agrandir le rĂ©servoir, a-t-on vĂ©rifiĂ© que le problĂšme venait vraiment de sa taille ?

💰Livret A Ă  30 000 € : une proposition, pas encore une dĂ©cision

Commençons par éviter le premier commentaire Facebook.

Non, le plafond du Livret A n’est pas passĂ© Ă  30 000 euros. Pas encore.

Monique Barbut, ministre de la Transition Ă©cologique, a proposĂ© ce vendredi 4 septembre de relever son plafond actuel de 22 950 € Ă  30 000 €, soit 7 050 euros de capacitĂ© supplĂ©mentaire par livret.

L’objectif affichĂ© est de mobiliser jusqu’à 10 milliards d’euros supplĂ©mentaires par an pour financer l’adaptation au changement climatique, notamment sous forme de prĂȘts de long terme Ă  destination d’hĂŽpitaux ou de collectivitĂ©s.

La Caisse des dĂ©pĂŽts aurait accueilli favorablement la piste. En revanche, celle-ci n’a encore Ă©tĂ© ni arbitrĂ©e par Matignon ni approuvĂ©e par Bercy.

Porter le Livret A Ă  30 000 € alors que son taux est infĂ©rieur Ă  l’inflation ? Delphine Hans-Public examine la nouvelle tuyauterie de l’épargne française

Nous sommes donc devant une proposition ministĂ©rielle. Ce qui n’interdit absolument pas de regarder si elle tient Ă©conomiquement debout.

C’est mĂȘme traditionnellement ce qu’on essaye de faire avant de voter.

📉 1,7 % de rendement, 2,4 % d’inflation

Le calendrier apporte une petite ironie supplémentaire.

Depuis le 1er aoĂ»t 2026, le Livret A rapporte 1,7 % par an, net d’impĂŽt sur le revenu et de prĂ©lĂšvements sociaux. Il reste liquide, garanti en capital et parfaitement adaptĂ© Ă  la conservation d’une Ă©pargne disponible.

Seulement voilĂ .

Le 28 aoĂ»t, l’Insee a estimĂ© l’inflation française du mois d’aoĂ»t Ă  2,4 % sur un an, contre 2,1 % en juillet. Cette estimation est encore provisoire et les chiffres dĂ©finitifs seront publiĂ©s le 15 septembre.

À l’instant oĂč cette proposition est formulĂ©e, le taux nominal du Livret A est donc infĂ©rieur Ă  la hausse gĂ©nĂ©rale des prix.

  • 1,7 % d’un cĂŽtĂ©.
  • 2,4 % de l’autre.

Pour ceux qui auraient sĂ©chĂ© le cours de calcul financier, cela signifie que le nombre inscrit sur le relevĂ© augmente tandis que le pouvoir d’achat correspondant diminue.

Si ces deux taux restaient identiques pendant douze mois — ce qui n’est Ă©videmment pas une prĂ©vision — un placement rĂ©munĂ©rĂ© 1,7 % face Ă  une inflation de 2,4 % subirait une perte de pouvoir d’achat d’environ 0,7 % en termes rĂ©els.

Sur les 7 050 euros de plafond supplĂ©mentaires envisagĂ©s, cela reprĂ©senterait de l’ordre de cinquante euros de pouvoir d’achat envolĂ© sur un an au rythme actuel.

La somme n’est pas dramatique. Le principe, lui, mĂ©rite tout de mĂȘme quelques secondes de rĂ©flexion.

Pour aider les Français Ă  financer l’adaptation au changement climatique, on leur propose donc de pouvoir placer davantage d’argent sur un produit dont le rendement rĂ©el est actuellement nĂ©gatif.

DHP trouve la pédagogie innovante.

🐖 Non, votre argent n’attend pas dans une tirelire

DeuxiÚme commentaire Facebook à traiter préventivement.

Lorsque vous dĂ©posez de l’argent dans une banque, celle-ci ne range pas vos billets dans une enveloppe portant votre prĂ©nom.

Les dĂ©pĂŽts constituent une ressource du bilan bancaire et participent au financement de l’économie.

Le Livret A ajoute à ce fonctionnement ordinaire un circuit administré particulier.

Une partie importante de l’épargne rĂ©glementĂ©e est centralisĂ©e auprĂšs de la Caisse des dĂ©pĂŽts. Le Fonds d’épargne indique qu’à fin 2025, 406,5 milliards d’euros issus du Livret A, du LDDS et du LEP Ă©taient ainsi centralisĂ©s. La CDC prĂ©cise que 59,5 % des encours Livret A-LDDS sont dirigĂ©s vers elle, notamment pour accorder des prĂȘts de trĂšs long terme au logement social et aux collectivitĂ©s.

Le reste ne disparaĂźt pas. Il demeure dans les bilans bancaires et fait Ă©galement l’objet d’obligations de financement de l’économie.

Autrement dit, relever le plafond du Livret A ne crĂ©e pas 10 milliards d’euros de capital dans l’économie française.

Ces capitaux existaient déjà sous une autre forme : comptes, dépÎts, placements financiers, obligations, actions ou autres supports.

La mesure cherche Ă  en modifier l’allocation et le canal de financement. Ce n’est pas la mĂȘme chose. Et c’est lĂ  que le sujet devient lĂ©gĂšrement plus intĂ©ressant que « climat contre Ă©pargnants ».

đŸ—ïž Le logement social ne se construit pas avec des billets empilĂ©s

Arrive alors l’argument historique du Livret A : le logement social.

Il est parfaitement exact que l’épargne rĂ©glementĂ©e constitue une ressource majeure de son financement.

Mais prĂ©senter une hausse de la collecte comme si davantage de dĂ©pĂŽts se transformaient mĂ©caniquement en davantage de logements serait une curieuse façon d’analyser une chaĂźne de production.

Le Fonds d’épargne n’apparaĂźt d’ailleurs pas exactement exsangue : en 2025, il a accordĂ© 41,7 milliards d’euros de nouveaux prĂȘts, un niveau record.

Porter le Livret A Ă  30 000 € alors que son taux est infĂ©rieur Ă  l’inflation ? Delphine Hans-Public examine la nouvelle tuyauterie de l’épargne française

Cela ne signifie Ă©videmment pas qu’aucun bailleur ne rencontre de contrainte financiĂšre.

Cela signifie simplement qu’avant de conclure que le principal problĂšme est la quantitĂ© d’épargne disponible, il faut regarder les autres goulets d’étranglement.

Et ils existent.

Les travaux parlementaires sur la crise du logement citent notamment le coĂ»t de la construction, les conditions de financement, les dĂ©lais, mais aussi la rarĂ©faction et le renchĂ©rissement du foncier. Dans certains territoires, la disponibilitĂ© mĂȘme des terrains mobilisables constitue une contrainte majeure.

On peut disposer d’une ligne de crĂ©dit magnifique. Si le terrain n’existe pas, coĂ»te trop cher ou que l’opĂ©ration ne sort pas, elle restera une magnifique ligne de crĂ©dit.

À L’Ouest RĂ©publicain, nous appelons cela le principe du tuyau d’arrosage : augmenter le dĂ©bit ne fait pas pousser un jardin sur une dalle de bĂ©ton.

đŸŒ± Financer le climat ne nĂ©cessite pas nĂ©cessairement un nouveau tuyau

La mĂȘme question vaut pour l’adaptation climatique.

Si un hĂŽpital doit financer un rĂ©seau de froid, si une collectivitĂ© doit isoler un bĂątiment ou adapter un rĂ©seau d’eau, il existe un besoin d’investissement rĂ©el. TrĂšs bien.

Reste Ă  dĂ©terminer le meilleur instrument de financement. CrĂ©dit bancaire, prĂȘts de la Caisse des dĂ©pĂŽts, Ă©missions obligataires, dette publique, financements budgĂ©taires : l’économie possĂšde dĂ©jĂ  quelques outils depuis l’invention de la monnaie.

Le Livret A en est un. Il n’est pas le seul. Et lorsqu’un projet possĂšde une rentabilitĂ© Ă©conomique suffisante pour supporter un emprunt, il peut ĂȘtre financĂ© par de la dette longue.

Lorsqu’il produit essentiellement des bĂ©nĂ©fices collectifs sans recettes permettant de rembourser l’investissement — renaturation, prĂ©vention de certains risques, protection d’écosystĂšmes — il faudra tĂŽt ou tard assumer le mot qui fait peur : dĂ©pense publique.

La ministre le reconnaĂźt elle-mĂȘme en distinguant les projets susceptibles d’ĂȘtre financĂ©s par des prĂȘts et ceux qui nĂ©cessiteront des aides publiques.

Changer le plafond d’un livret ne fait pas disparaütre cette distinction.

🧼 Le Livret A n’est pas mauvais. La pensĂ©e magique, davantage.

Le Livret A a des qualités évidentes.

  • LiquiditĂ© immĂ©diate.
  • Garantie du capital.
  • SimplicitĂ©.
  • FiscalitĂ© nulle.

Pour une rĂ©serve de prĂ©caution, il fait exactement ce qu’on lui demande.

Mais ce n’est pas parce qu’un outil est utile qu’il faut nĂ©cessairement l’agrandir chaque fois que l’État dĂ©couvre un nouveau besoin de financement.

À mesure que les sommes placĂ©es dĂ©passent la simple rĂ©serve de sĂ©curitĂ©, le coĂ»t d’opportunitĂ© devient une question lĂ©gitime : cet argent pourrait ĂȘtre orientĂ© vers d’autres actifs, d’autres entreprises, d’autres obligations et d’autres investissements.

Et lorsque le rendement du Livret A repasse sous l’inflation, relever son plafond revient trĂšs concrĂštement Ă  autoriser les mĂ©nages Ă  exposer 7 050 euros supplĂ©mentaires Ă  une Ă©rosion de leur pouvoir d’achat.

Delphine Hans-Public résume donc la proposition avec la sobriété qui caractérise désormais Bercy :

« La France ne manque pas toujours de capitaux. En revanche, elle ne manque jamais d’idĂ©es pour inventer un nouveau tuyau. »

Avant d’agrandir la tirelire, il serait peut-ĂȘtre utile de regarder ce que l’on souhaite rĂ©ellement financer, pourquoi, avec quel rendement et avec quel instrument.

C’est moins spectaculaire qu’un nouveau plafond.

Mais c’est gĂ©nĂ©ralement ainsi que commence l’économie.

Paul Emique
Statut OR : RĂ©dac chef 📰

đŸ· Le dĂ©bat se poursuit dans Le Comptoir de L’Ouest RĂ©publicain, le groupe de discussion rattachĂ© Ă  la page, et modĂ©rĂ© par GisĂšle.

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