Mur d’expression libre à Besançon : Nacle, Fagaut et le mode d’emploi de la liberté

Mur d’expression libre à Besançon : après « La police tue » effacé par la Ville, Nacle revient avec « Où est Charlie ? ».

Besançon (Doubs-Du-Bas) – Le mur d’expression libre à Besançon aura vécu une drôle de semaine à la Malcombe. Une manifestation contre une proposition de loi sur l’usage des armes par les forces de l’ordre, une fresque « La police tue », un effacement ordonné par le maire, un règlement retrouvé par un lecteur de L’OR et, quarante-huit heures plus tard, Nacle qui revient avec un immense « Où est Charlie ? ». À Besançon, même la liberté d’expression finit par avoir une notice.

Tout commence le samedi 19 septembre. Plus d’un millier de personnes manifestent à Besançon contre la proposition de loi visant à modifier les règles applicables à l’usage des armes par les forces de l’ordre. Ses opposants la désignent sous l’expression beaucoup plus efficace de « permis de tuer ».

Précision utile : « permis de tuer » n’est évidemment pas le nom du texte. La proposition de loi adoptée en première lecture par l’Assemblée nationale le 7 juillet porte officiellement sur la reconnaissance d’une présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre ; le texte a depuis été transmis au Sénat.

Mais dans la rue, on fait rarement tenir un dossier législatif sur une pancarte.

🎨 Du cortège au mur de la Malcombe

Quelques jours plus tard apparaît donc une fresque de Nacle sur le site de la Malcombe.

Mur d’expression libre à Besançon : après « La police tue » effacé par la Ville, Nacle revient avec « Où est Charlie ? ».

Un CRS y prend les traits de la Grande Faucheuse, faux à la main. À gauche : « La police tue !!! ». À droite : « Non au permis de tuer ! ». Au bas de l’œuvre figurent plusieurs noms associés par l’artiste à des décès survenus dans le contexte d’interventions policières.

Et cette fois, détail qui aura une certaine importance quelques heures plus tard : Nacle n’a pas choisi au hasard un mur municipal quelconque.

Il peint sur un mur d’expression libre. Le genre d’endroit dont l’intitulé paraît suffisamment explicite pour éviter d’avoir à fournir le mode d’emploi.

C’était compter sans l’administration.

🏛️ Fagaut entre dans la fresque

Le 22 septembre, le maire de Besançon Ludovic Fagaut publie un communiqué.

Il se « désolidarise clairement » du message, qui ne correspond selon lui ni à la position de la municipalité ni aux valeurs républicaines qu’elle entend défendre. La Ville indique que le maire a échangé avec le préfet du Doubs et le directeur interdépartemental de la police nationale.

Puis vient la phrase intéressante :

« La Ville de Besançon condamne fermement ce type de tag, même situé sur un mur d’expression libre. »

La fresque devient donc au passage un « tag ».

Le communiqué défend la liberté d’expression et la création artistique, mais estime qu’elles connaissent des limites et ne sauraient permettre « une mise en cause globale » des policiers. La Ville annonce finalement l’effacement de l’œuvre, effectivement recouverte dans l’après-midi.

« OÙ EST CHARLIE ? »

Nacle – Grapheur bisontin

On pourrait alors résumer l’affaire assez facilement : la mairie a effacé une œuvre politique réalisée sur un mur d’expression libre. Sauf qu’un lecteur de L’OR est allé lire le panneau.

Erreur classique : lire la notice.

🧱 Mur d’expression libre à Besançon : le panneau avait prévu le coup

Notre internaute nous transmet une photographie des « Règles d’utilisation du mur d’expression libre » installées par la Ville.

Et le texte apporte une nuance assez importante.

La Ville y présente bien le mur comme un « support libre pour l’expression artistique » où « chacun peut y intervenir comme il le souhaite », dans le respect des règles indiquées.

Parmi elles figure naturellement le respect de la réglementation en vigueur.

Mais surtout :

« L’artiste utilisant le mur accepte le caractère non permanent de son œuvre »

Le panneau précise ensuite qu’un autre utilisateur peut la recouvrir, « y compris les services de la ville ». Voilà qui complique agréablement le procès en effacement.

La mairie s’est explicitement réservé la possibilité de recouvrir les œuvres. Celui qui peint là sait que son travail peut disparaître aussi vite qu’il est apparu. Il n’existe donc, au vu du règlement affiché, aucun droit à conserver indéfiniment sa fresque. En revanche, le panneau photographié ne précise pas pour quels motifs les services municipaux choisissent eux-mêmes de recouvrir une œuvre.

Mur d’expression libre à Besançon : après « La police tue » effacé par la Ville, Nacle revient avec « Où est Charlie ? ».
Crédit photo : aimable lecteur OR

Il réglemente la responsabilité des utilisateurs, le caractère temporaire des réalisations, l’usage commercial du mur, la récupération du matériel et l’interdiction de peindre sur les supports voisins.

Il n’établit pas, sur ce panneau en tout cas, de catalogue municipal des opinions susceptibles d’être conservées ou effacées. La question devient donc un peu plus intéressante que le simple « la mairie avait-elle le droit de toucher au mur ? ». La Ville avait prévu qu’elle pouvait intervenir. Reste à savoir suivant quels critères elle décide de le faire.

Et il n’aura pas fallu attendre longtemps pour poser la question une deuxième fois.

✏️ Deux jours plus tard, Nacle cherche Charlie

Ce jeudi 24 septembre, le mur de la Malcombe accueille déjà la suite.

Nacle revient avec une œuvre beaucoup plus dépouillée : derrière un grillage apparaissent les personnages immédiatement reconnaissables de l’univers Où est Charlie ?, encadrant cette question en immenses lettres :

« OÙ EST CHARLIE ? »

La référence fonctionne sur deux niveaux.

Mur d’expression libre à Besançon : après « La police tue » effacé par la Ville, Nacle revient avec « Où est Charlie ? ».

Il y a évidemment le jeu imaginé par Martin Handford, où le lecteur doit retrouver Charlie dans la foule.

Mais l’artiste vise surtout « l’esprit Charlie » associé à la liberté d’expression après l’attentat du 7 janvier 2015 contre Charlie Hebdo, qui avait tué douze personnes, dont plusieurs membres de la rédaction. Nacle présente ainsi sa nouvelle fresque comme une interrogation sur la liberté laissée aux artistes dans les espaces d’expression libre.

Un lecteur nous avait prévenus presque en direct :

« NaCle est en train de grapher en ce moment même, au même endroit ^^ »

À peine avions-nous fini d’examiner son panneau municipal que le mur fournissait déjà la pièce suivante du dossier.

🌀 Un mur libre, mais pas un musée

Il serait tentant de résoudre le feuilleton par une formule simple.

Soit le mur est libre et la mairie n’y touche jamais. Soit il ne l’est pas.

Le règlement bisontin montre que la réalité est moins commode : le mur est libre d’accès artistique, mais aucune œuvre n’y est permanente et la Ville se réserve elle-même le droit de la recouvrir.

Cela ne rend donc pas mystérieux l’effacement matériel de la première fresque.

Ce qui nourrit la discussion, c’est le motif revendiqué pour cet effacement : non pas une rotation des œuvres, l’entretien du mur ou l’arrivée d’un autre graffeur, mais explicitement le contenu du message, que le maire a jugé incompatible avec les valeurs défendues par la municipalité.

On peut approuver la fresque de Nacle, la trouver injuste envers les policiers, considérer « La police tue » comme une généralisation insupportable ou au contraire comme une formule politique destinée à provoquer le débat.

Le panneau de la Malcombe ne tranche rien de tout cela. Il rappelle simplement que l’expression y est libre, que les œuvres peuvent disparaître et que la mairie fait partie de ceux qui peuvent les recouvrir.

Depuis jeudi, Nacle semble avoir choisi une autre méthode pour demander où se situe la limite. Il cherche Charlie.

À Besançon, on cherche désormais surtout le mode d’emploi complet du mot « libre ».

Paul Emique
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