Manuels scolaires libres : pendant des dĂ©cennies, lâĂ©dition nous a expliquĂ© que « le photocopillage tue le livre ». En 2026, lâĂle-de-France dĂ©couvre un problĂšme beaucoup plus moderne : quand la copie est parfaitement lĂ©gale, gratuite et voulue par lâauteur, elle peut surtout tuer le besoin de racheter la suivante.
Il fut un temps oĂč une petite tĂȘte de mort Ă©ditoriale semblait planer au-dessus de chaque photocopieur de collĂšge.
« Le photocopillage tue le livre. »
Le slogan a accompagnĂ© des gĂ©nĂ©rations dâĂ©tudiants, dâenseignants et de salariĂ©s convaincus quâen photocopiant trois pages dâun manuel, ils participaient peut-ĂȘtre Ă lâeffondrement prochain de Gallimard, Hachette et de la civilisation occidentale.
LâidĂ©e nâĂ©tait dâailleurs pas totalement absurde : copier sans autorisation une Ćuvre protĂ©gĂ©e permet effectivement de consommer un contenu sans rĂ©munĂ©rer ceux qui lâont produit. DĂšs les annĂ©es 1990, Ă©diteurs et auteurs alertaient sur lâimpact Ă©conomique de la reprographie massive dans lâenseignement.
Trente ans plus tard, lâĂle-de-France vient cependant dâinventer un problĂšme beaucoup plus subtil.
Les livres peuvent dĂ©sormais ĂȘtre copiĂ©s lĂ©galement.
Et visiblement, cela aussi peut poser problĂšme.
đ° Dans cet article
đ Des manuels scolaires libres fabriquĂ©s avec de lâargent public
Depuis 2022, la RĂ©gion Ăle-de-France Ă©dite avec lâĂducation nationale des manuels scolaires libres, conçus notamment par des professeurs et des inspecteurs.
En 2025, la Région indiquait en proposer une cinquantaine. Ils sont accessibles aux lycéens sur Pearltrees et viennent concurrencer les manuels numériques commerciaux proposés par les éditeurs scolaires.
Le principe ressemble finalement assez Ă celui de nâimporte quel logiciel libre.
On dĂ©pense de lâargent pour produire quelque chose.
Puis, au lieu dâorganiser artificiellement sa raretĂ© afin de pouvoir revendre Ă©ternellement le droit de lâutiliser, on permet sa diffusion et sa rĂ©utilisation.
- Microsoft vend Windows.
- Linux peut ĂȘtre copiĂ©.
Les deux coĂ»tent pourtant de lâargent Ă dĂ©velopper.
Le libre ne signifie donc pas que personne ne travaille gratuitement dans une cave en mangeant des nouilles instantanées. Il signifie simplement que le financement de la création est dissocié de la multiplication des copies.
Et appliquĂ© Ă un manuel scolaire financĂ© par une collectivitĂ© publique, le concept devient rapidement embarrassant. Une fois que les contribuables ont payĂ© la fabrication du manuel, pourquoi les mĂȘmes contribuables devraient-ils nĂ©cessairement payer une licence Ă chaque nouvel utilisateur ?
đž Le problĂšme formidable de la copie qui ne coĂ»te rien
Câest ici que DHP commence Ă tendre lâoreille.
Pendant longtemps, le modÚle était assez simple.
- La puissance publique voulait fournir des manuels aux élÚves.
- Elle prenait du pognon public.
- Elle achetait des livres ou des licences.
- LâĂ©diteur touchait le pognon.
- LâannĂ©e suivante, lorsquâil fallait de nouvelles licences numĂ©riques, elle pouvait recommencer.
Avec un manuel libre, la logique change.
- La puissance publique finance la conception.
- Le manuel existe.
- Il peut ensuite ĂȘtre utilisĂ©, copiĂ©, adaptĂ©, enrichi et remis Ă disposition selon les conditions de sa licence.
Autrement dit, le coĂ»t marginal dâune copie supplĂ©mentaire tend vers zĂ©ro â dâautant plus lorsquâil sâagit dâun support dĂ©matĂ©rialisĂ©, qui ne nĂ©cessite ni papier, ni impression, ni stockage physique, ni transport.

Ce qui constitue gĂ©nĂ©ralement une assez bonne nouvelle lorsquâon cherche Ă diffuser du savoir. Et une nouvelle sensiblement moins enthousiasmante lorsquâon vend prĂ©cisĂ©ment le droit dâaccĂ©der Ă chaque copie.
La RĂ©gion assure dâailleurs que 75 % des licences numĂ©riques commerciales quâelle finançait nâĂ©taient jamais ouvertes par les Ă©lĂšves et explique avoir adaptĂ© ses achats Ă leur utilisation rĂ©elle. Câest sa propre justification du passage progressif aux manuels libres ; les Ă©diteurs contestent, eux, les conditions de cette intervention publique sur leur marchĂ©.
Personne nâest obligĂ© pour autant de trouver les nouveaux manuels excellents. Un manuel libre peut ĂȘtre formidable. Il peut aussi ĂȘtre mauvais.
Pearltrees peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme lâinvention pĂ©dagogique du siĂšcle ou comme le rejeton illĂ©gitime dâiProf et dâun arbre de NoĂ«l numĂ©rique. Un professeur doit pouvoir trouver une ressource mĂ©diocre sans que cela transforme automatiquement son Ă©diteur en hĂ©ros de la propriĂ©tĂ© intellectuelle.
La question économique reste distincte de la qualité pédagogique.
âïž La justice nâa pas dĂ©clarĂ© le libre illĂ©gal
Câest dâailleurs lĂ quâun titre comme « les manuels gratuits sont illĂ©gaux » devient un peu trompeur.
Le tribunal administratif de Montreuil nâa pas dĂ©couvert une disposition secrĂšte du Code de lâĂ©ducation interdisant les PDF gratuits. Il a considĂ©rĂ© que la RĂ©gion exerçait avec lâĂ©dition de ces manuels une activitĂ© Ă©conomique sur un marchĂ© concurrentiel. Pour intervenir directement sur ce marchĂ©, elle devait donc notamment justifier dâun intĂ©rĂȘt public local suffisant.
75 % des licences numĂ©riques commerciales que nous finançons nâĂ©taient jamais ouvertes par les Ă©lĂšves, nous avons adaptĂ© nos achats Ă leur utilisation rĂ©elle
Région Ile-de-France
Le tribunal a estimĂ© que ce nâĂ©tait pas dĂ©montrĂ©, notamment en lâabsence de carence de lâoffre privĂ©e, et a conclu Ă une atteinte Ă la libertĂ© du commerce et de lâindustrie.
Ce qui donne une situation philosophiquement assez remarquable : il existe dĂ©jĂ des gens prĂȘts Ă vendre ce produit, donc la puissance publique ne peut pas nĂ©cessairement dĂ©cider de fabriquer le sien pour moins leur en acheter.
Le jugement du 26 mai devait initialement produire ses effets le 30 septembre 2026.
Depuis, nouvel Ă©pisode : le 18 septembre, la cour administrative dâappel de Paris a accordĂ© Ă la RĂ©gion un sursis jusquâau 2 novembre 2026. Le contentieux sur le fond de lâappel, lui, reste ouvert.
Les lycéens franciliens auront donc encore leurs manuels libres pour quelques semaines.
AprĂšs, il faudra probablement remettre quelques piĂšces dans le photocopieur.
đł Pognonier : le livre aime beaucoup lâargent public
VoilĂ qui devient particuliĂšrement amusant lorsquâon Ă©largit lĂ©gĂšrement la focale.
Car le monde du livre nâest pas prĂ©cisĂ©ment une jungle ultralibĂ©rale dans laquelle lâĂtat aurait dĂ©cidĂ© depuis deux siĂšcles de ne surtout toucher Ă rien.
En 2024, le soutien public de lâĂtat au livre et Ă la lecture reprĂ©sentait environ 1,1 milliard dâeuros, selon les travaux budgĂ©taires du SĂ©nat. Ce chiffre comprend notamment quelque 600 millions dâeuros correspondant au coĂ»t du taux rĂ©duit de TVA Ă 5,5 %, ainsi que le financement des grandes bibliothĂšques : il ne sâagit donc Ă©videmment pas dâun milliard de chĂšques envoyĂ©s directement aux maisons dâĂ©dition.
Mais lâĂ©dition bĂ©nĂ©ficie aussi dâaides directes.
Le Centre national du livre dispose de dispositifs destinĂ©s aux Ă©diteurs, dont des subventions pour la publication dâouvrages ou leur promotion. Pour 2026, le programme budgĂ©taire « Livre et industries culturelles » prĂ©voit notamment 22,4 millions dâeuros pour le CNL.
Tout cela peut parfaitement se défendre.
Une sociĂ©tĂ© peut considĂ©rer quâelle a intĂ©rĂȘt Ă financer la crĂ©ation, prĂ©server un rĂ©seau de librairies, soutenir les auteurs, favoriser la diversitĂ© Ă©ditoriale ou maintenir des ouvrages qui seraient difficilement rentables selon les seules rĂšgles du marchĂ©.
Le pognonier ne dit pas que toute dépense publique est mauvaise.
Il demande simplement quâon regarde oĂč poussent les branches.
đŹ Le mĂȘme wagon que le cinĂ©ma
Câest lĂ que le livre retrouve quelques voisins dĂ©jĂ croisĂ©s rĂ©cemment par LâOuest RĂ©publicain.
Dans le cinĂ©ma aussi, la puissance publique organise un systĂšme massif de soutien Ă une industrie culturelle. Les films français et certaines coproductions remplissant les critĂšres rĂ©glementaires peuvent notamment gĂ©nĂ©rer des aides automatiques du CNC lorsquâils sont exploitĂ©s.
Ce nâest juridiquement ni le mĂȘme systĂšme, ni le mĂȘme contentieux, ni les mĂȘmes acteurs.
Mais philosophiquement, le rapprochement est tentant.
Lorsquâil faut dĂ©fendre une production culturelle face au marchĂ©, lâintervention publique devient protection de la culture.
Lorsquâune puissance publique commence elle-mĂȘme Ă produire un contenu culturel afin de diminuer ce quâelle achĂšte aux producteurs existants, lâintervention publique redevient soudain une menace pour le marchĂ©.
Nous avions déjà observé le phénomÚne avec le cinéma français et sa relation parfois créative avec la préférence nationale.
Le livre vient de prendre une place dans le mĂȘme wagon. Pas nĂ©cessairement pour arriver Ă la mĂȘme gare.
Mais manifestement avec un abonnement subventionné.
đšïž Le photocopillage est mort, vive le partage
Au fond, toute cette affaire tient peut-ĂȘtre moins Ă ValĂ©rie PĂ©cresse, Ă Pearltrees ou aux manuels de terminale quâĂ une question beaucoup plus ancienne.
Quâest-ce quâon achĂšte lorsquâon finance une Ćuvre ?
Le droit dâutiliser temporairement la copie appartenant Ă quelquâun dâautre ?
Ou la crĂ©ation dâun contenu dont la collectivitĂ© pourra ensuite disposer ?
Pendant longtemps, la rareté matérielle répondait en partie à la question.
- Un livre devait ĂȘtre imprimĂ©.
- Chaque exemplaire nĂ©cessitait du papier, de lâencre, une machine, du stockage, du transport et un libraire.
Le numérique a pulvérisé une bonne partie de cette économie marginale.
- Dupliquer un fichier ne nĂ©cessite plus de refaire tourner lâimprimerie.
- La licence devient donc lâendroit oĂč lâon recrĂ©e juridiquement la raretĂ© que la technologie a supprimĂ©e matĂ©riellement.
- Les licences libres font exactement lâinverse.
- Elles assument que la copie existe.
- Elles lâautorisent.
- Et dĂ©placent la question vers le financement de la crĂ©ation elle-mĂȘme.
Il y a trente ans, on nous expliquait que le photocopillage tue le livre.
En 2026, personne nâa besoin de photocopiller ces manuels.
La copie est autorisĂ©e. Le partage est prĂ©vu. Le livre survit trĂšs bien. Câest seulement le paiement de la prochaine copie qui devient beaucoup moins indispensable.
Et ça, forcément, change toute la philosophie du rayon.

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đł Manuels scolaires libres : le partage ne tue pas le livre, il menace la rente
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