Un pont trop bas : dans le Haut-Doubs, il y a des Ćuvres qui vieillissent mieux que dâautres. Richard Attenborough avait eu besoin de Sean Connery, Michael Caine, Robert Redford, Gene Hackman et dâune opĂ©ration militaire monumentale pour raconter Un pont trop loin.
Ă La Cluse-et-Mijoux, il suffit dâun camion, dâun GPS trop sĂ»r de lui et du Pont des Rosiers pour obtenir la version locale : moins de parachutistes, plus de tĂŽles froissĂ©es.
Le principe reste pourtant simple. Dans le film, les AlliĂ©s voulaient prendre plusieurs ponts pour foncer vers lâAllemagne. Dans le Haut-Doubs, certains poids lourds veulent prendre un raccourci pour foncer vers leur planning. Ă Arnhem, lâaffaire sâest mal terminĂ©e parce quâun pont Ă©tait trop loin. Aux Rosiers, elle se termine rĂ©guliĂšrement mal parce quâun pont est trop bas. Comme quoi, lâhistoire militaire et la voirie dĂ©partementale finissent toujours par se rejoindre, souvent dans un bruit mĂ©tallique.
 Dans cet article
đŹ Un pont trop bas : Attenborough nâavait pas prĂ©vu la RD437
Dans Un pont trop loin, tout est grand. Le casting, les moyens, les uniformes, les cartes dâĂ©tat-major, les ordres donnĂ©s avec un accent britannique impeccable. On sent que chaque pont engage le destin de lâEurope, de la guerre, et probablement du stock mondial de kĂ©pis bien posĂ©s.
Au Pont des Rosiers, la dramaturgie est plus sobre. Un panneau indique une hauteur. Le conducteur regarde. Le GPS insiste. Le camion avance. Le Haut-Doubs retient son souffle. Puis vient ce moment suspendu oĂč chacun comprend que la gĂ©omĂ©trie, contrairement Ă certains automobilistes, ne nĂ©gocie pas.
Câest lĂ que le remake devient supĂ©rieur Ă lâoriginal. Chez Attenborough, il faut attendre prĂšs de trois heures pour comprendre que le plan Ă©tait trop ambitieux. Ă La Cluse-et-Mijoux, le verdict tombe en quelques secondes, avec une efficacitĂ© pĂ©dagogique que lâĂducation nationale pourrait envier.
đ Le Pont des Rosiers, monument historique du âça passe largeâ
Le Pont des Rosiers nâest plus seulement un ouvrage dâart. Câest un professeur. Un formateur. Un coach en humilitĂ© routiĂšre. Il enseigne chaque semaine cette vĂ©ritĂ© fondamentale : 3,90 mĂštres, ce nâest pas une opinion.
On aura beau multiplier les panneaux, les portiques, les alertes, les dĂ©viations catĂ©gorielles, les recommandations, les itinĂ©raires pour les grands gabarits et les soupirs des gens du coin, il se trouvera toujours quelquâun pour considĂ©rer que son ensemble routier, parce quâil a traversĂ© lâEurope, peut aussi traverser le bon sens.
Le Pont des Rosiers, lui, ne dit rien. Il attend. Il ne klaxonne pas, ne menace pas, ne publie pas de communiquĂ©. Il applique simplement le rĂšglement avec la froideur minĂ©rale dâun agent administratif en fin de carriĂšre. Trop haut ? RefusĂ©. Suivant.
đȘ Operation Market Garden, version GPS poids lourd
LâopĂ©ration Market Garden visait Ă capturer plusieurs ponts aux Pays-Bas pour accĂ©lĂ©rer la fin de la guerre. Sur le papier, tout semblait clair. Dans la rĂ©alitĂ©, la route Ă©tait Ă©troite, les dĂ©lais impossibles et le dernier pont beaucoup trop optimiste.
Toute ressemblance avec un chauffeur persuadĂ© que âça devrait passerâ sous le Pont des Rosiers serait Ă©videmment purement pĂ©dagogique.
Dans le Haut-Doubs, lâopĂ©ration pourrait sâappeler Market Goudron. Objectif : relier la Suisse Ă Pontarlier sans accepter lâidĂ©e insupportable de faire le dĂ©tour prĂ©vu. Moyens engagĂ©s : un tracteur routier, une semi-remorque, une confiance excessive dans lâĂ©lectronique embarquĂ©e, et parfois une capacitĂ© dâabstraction assez impressionnante face Ă un panneau de hauteur.
RĂ©sultat : progression ralentie, population civile bloquĂ©e, forces de lâordre mobilisĂ©es, rĂ©seaux sociaux en alerte maximale, et un hĂ©risson dans le fossĂ© qui se demande encore pourquoi les humains ont inventĂ© le transport longue distance pour finir coincĂ©s sous un pont.

đ§ La RN57 fournit le scĂ©nario, le Pont des Rosiers assure la mise en scĂšne
Depuis que les travaux et dĂ©viations rythment le secteur de La Cluse-et-Mijoux, la RN57 ressemble parfois Ă un jeu de stratĂ©gie oĂč chaque case comporte un panneau orange, une restriction de gabarit ou un habitant qui lĂšve les yeux au ciel.
Les vĂ©hicules lĂ©gers passent. Les petits camions passent. Les camions trop hauts, eux, sont invitĂ©s Ă rĂ©flĂ©chir. Câest gĂ©nĂ©ralement Ă ce stade que le drame se noue. Parce que rĂ©flĂ©chir avant le pont, câest de la prĂ©vention. RĂ©flĂ©chir sous le pont, câest dĂ©jĂ de la carrosserie.
Ă force, le Pont des Rosiers est devenu une sorte de personnage local. On ne dit plus seulement âil y a du monde sur la routeâ. On dit âil y a encore un client aux Rosiersâ. Dans certains foyers, on nâouvre mĂȘme plus les applications de circulation pour connaĂźtre lâĂ©tat du trafic : on attend la photo du camion coincĂ©, comme autrefois on attendait la mĂ©tĂ©o marine.
đ 3,90 mĂštres, ce mur invisible que certains dĂ©couvrent trop tard
Le plus fascinant reste cette bataille Ă©ternelle entre le panneau et lâoptimisme. Le panneau annonce. Le chauffeur suppose. Le pont tranche.
Dans un monde idĂ©al, la mention 3,90 m provoquerait un raisonnement simple : âMon vĂ©hicule dĂ©passe, je ne passe pas.â Dans le monde rĂ©el, elle dĂ©clenche parfois une nĂ©gociation intĂ©rieure : âOui, mais peut-ĂȘtre que câest largeâ, âoui, mais je suis presque videâ, âoui, mais le GPS mâa ditâ, âoui, mais jâai dĂ©jĂ perdu quinze minutesâ.
Le Pont des Rosiers rĂ©pond toujours de la mĂȘme façon : non.
Et câest peut-ĂȘtre pour cela quâil plaĂźt tant au Haut-Doubs. Ici, on aime les institutions qui ne changent pas dâavis. Une fruitiĂšre affine son comtĂ©. Une mairie pose un arrĂȘtĂ©. Un ancien de la DDE commente depuis sa fenĂȘtre. Le Pont des Rosiers, lui, calibre les ambitions.
đ° Le Haut-Doubs tient enfin son grand film de guerre routiĂšre
Il ne manque finalement pas grand-chose pour transformer lâaffaire en superproduction. Sean Connery dans le rĂŽle du chauffeur qui dit âça passeâ. Michael Caine en chef de chantier stoĂŻque. Robert Redford en conducteur de voiture bloquĂ©e derriĂšre depuis vingt-sept minutes. Gene Hackman en gendarme qui relit le panneau Ă voix haute. Et GĂ©rard Poncet, Ă©videmment, en conseiller technique non sollicitĂ©, expliquant que de son temps, avec un C15, on savait encore mesurer un pont Ă lâĆil nu.
Le titre est déjà trouvé : Un pont trop bas. Sortie permanente à La Cluse-et-Mijoux. Durée variable selon dépanneuse. Public conseillé : tous les conducteurs de plus de 3,90 m qui pensent que les panneaux sont là pour décorer le paysage.
La morale, elle, tient en une phrase : dans le Haut-Doubs, tous les ponts ne sont pas trop loin. Certains sont simplement trop honnĂȘtes.

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đ CinĂ©ma : Un pont trop bas
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