đŸ“» France Inter : le pluralisme, mais pas avec n’importe qui

France Inter affronte une grÚve contre l'arrivée de Charles Sapin. Deux ans aprÚs Meurice, la défense du pluralisme semble avoir changé de sens.

Le pluralisme est une valeur essentielle du service public, dont France Inter. La libertĂ© d’expression aussi. Radio France y tient tellement qu’en 2024 ses syndicats faisaient grĂšve pour en rĂ©clamer la « rĂ©affirmation sans limite ». Deux ans plus tard, nouveau prĂ©avis de grĂšve : cette fois, pour demander le retrait d’un Ă©ditorialiste venu de Valeurs actuelles. Entre-temps, Charles Sapin a mĂȘme eu le temps de prononcer sa premiĂšre chronique. Sujet hautement subversif : la dette publique.

đŸȘ§ Deux jours de grĂšve contre un Ă©ditorialiste

Les salariĂ©s de Radio France sont appelĂ©s Ă  faire grĂšve les dimanche 13 et lundi 14 septembre. Au cƓur du conflit : Charles Sapin, directeur adjoint de la rĂ©daction de Valeurs actuelles, recrutĂ© pour assurer l’éditorial politique du dimanche matin sur France Inter.

DĂšs l’annonce de son arrivĂ©e, fin aoĂ»t, la contestation s’organise. La sociĂ©tĂ© des journalistes de France Inter parle d’une « ligne rouge », tandis que les syndicats dĂ©noncent l’arrivĂ©e d’un responsable d’un mĂ©dia qu’ils classent Ă  l’extrĂȘme droite. Le 2 septembre, les personnels rĂ©unis en assemblĂ©e gĂ©nĂ©rale votent Ă  l’unanimitĂ© une motion demandant Ă  la direction de renoncer Ă  sa chronique.

Leur argument est clair et mĂ©rite d’ĂȘtre rapportĂ© sans caricature : ils ne reprochent pas Ă  Charles Sapin un dĂ©rapage personnel Ă  l’antenne. Ils reprochent principalement son appartenance Ă  Valeurs actuelles, notamment en raison des condamnations judiciaires passĂ©es du magazine.

La formulation utilisĂ©e devant l’intĂ©ressĂ© a au moins le mĂ©rite de la franchise : « Ce n’est pas ta personne le problĂšme, c’est Valeurs actuelles. »

Voilà qui simplifie considérablement le débat.

đŸŽ™ïž Sapin prend le micro et parle
 de la dette

Car entre l’annonce de son recrutement et le vote de la grùve, Charles Sapin a effectivement eu l’occasion de parler.

Sa premiĂšre chronique est diffusĂ©e dimanche 30 aoĂ»t. Elle dure environ deux minutes trente et pose une question : aprĂšs l’affaire DSK en 2012, Fillon en 2017 et la guerre en Ukraine en 2022, quel pourrait ĂȘtre « l’évĂ©nement surprise » venant bouleverser la prĂ©sidentielle de 2027 ?

Réponse proposée : le mur de la dette et la dégradation des finances publiques françaises.

Sapin souligne notamment que l’augmentation des taux d’intĂ©rĂȘt et le poids du dĂ©ficit pourraient sĂ©rieusement compliquer les promesses Ă©conomiques des candidats et rĂ©duire les marges de manƓuvre du prochain prĂ©sident. Le Parisien, pourtant peu suspect de militantisme en faveur de Valeurs actuelles, juge la chronique sans surprise particuliĂšre : elle « faisait le mĂ©tier ».

Autrement dit, les opposants Ă  sa prĂ©sence disposaient dĂ©sormais d’une premiĂšre piĂšce concrĂšte pour Ă©tablir la dangerositĂ© Ă©ditoriale du nouveau chroniqueur.

Il avait expliquĂ© que 3 500 milliards d’euros de dette risquaient de poser quelques problĂšmes Ă  celui qui gagnerait l’élection prĂ©sidentielle.

L’Ouest RĂ©publicain a immĂ©diatement saisi Delphine Hans-Public, notre spĂ©cialiste des finances publiques, dĂ©jĂ  mobilisĂ©e pour surveiller la prolifĂ©ration du pognonier Ă  l’approche de 2027.

Son expertise est sévÚre.

« J’ai Ă©coutĂ©. Le problĂšme, c’est qu’il dit quelque chose d’assez Ă©vident. Les candidats peuvent promettre des baisses d’impĂŽts, des dĂ©penses nouvelles, des hausses de salaires, des aides ou la gratuitĂ© de ce qu’ils veulent. À un moment, quelqu’un devra quand mĂȘme financer tout ça. Nous avons dĂ©jĂ  vĂ©rifiĂ© le pognonier : la rĂ©colte reste trĂšs incertaine. Si Charles Sapin commence Ă  rappeler qu’une promesse doit ĂȘtre financĂ©e, je vais difficilement pouvoir demander sa suspension pour hĂ©rĂ©sie comptable. »

France Inter affronte une grÚve contre l'arrivée de Charles Sapin. Deux ans aprÚs Meurice, la défense du pluralisme semble avoir changé de sens.
Delphine Hans-Public analyse le fond de la chronique de Ch. Sapin

DHP renvoie d’ailleurs les lecteurs Ă  notre prĂ©cĂ©dent contrĂŽle phytosanitaire du pognonier prĂ©sidentiel, dans lequel les premiĂšres propositions Ă©conomiques des candidats ont Ă©tĂ© passĂ©es au pognonomĂštre.

« Je rappelle simplement une rĂšgle extrĂȘmement rĂ©actionnaire enseignĂ©e en comptabilitĂ© : quand on dĂ©pense un euro, il faut soit l’avoir, soit le trouver, soit l’emprunter. La campagne prĂ©sidentielle permettra certainement d’explorer une quatriĂšme possibilitĂ©. »

La premiĂšre chronique de Charles Sapin n’ayant donc rĂ©vĂ©lĂ© ni appel au coup d’État ni projet d’annexion de Montreuil, la grĂšve pouvait continuer.

🎭 En 2024, la libertĂ© d’expression Ă©tait « sans limite »

Le parallÚle avec Guillaume Meurice mérite alors un petit détour par les archives.

En mai 2024, l’humoriste est suspendu aprĂšs avoir rĂ©pĂ©tĂ© Ă  l’antenne sa plaisanterie controversĂ©e visant Benyamin NĂ©tanyahou. Il est convoquĂ© Ă  un entretien disciplinaire et sera finalement licenciĂ© quelques semaines plus tard.

Le 12 mai, les salariés de Radio France sont appelés à la grÚve par CGT, CFDT, FO, SNJ, SUD et UNSA.

Le prĂ©avis rĂ©clame notamment « la fin de la rĂ©pression de l’insolence et de l’humour » et, surtout, la « rĂ©affirmation sans limite de la libertĂ© d’expression sur nos antennes ».

Il prĂ©cise mĂȘme que, dans une sociĂ©tĂ© clivĂ©e, « la pluralitĂ© et l’humour doivent garder une place centrale ». Sans limite.

La formule était ambitieuse. Deux ans plus tard, elle semble nécessiter quelques astérisques.

Lorsque Guillaume Meurice avait effectivement prononcĂ© des propos qui lui valaient une procĂ©dure disciplinaire, la libertĂ© d’expression justifiait une grĂšve.

Lorsque Charles Sapin arrive avec une orientation politique jugée indésirable par une partie des salariés, la grÚve vise à lui retirer sa chronique.

La libertĂ© d’expression n’a donc pas disparu Ă  Radio France. Elle semble simplement dotĂ©e d’un contrĂŽle parental.

đŸšȘ Charline Vanhoenacker, la porte et la fenĂȘtre

Le parcours de Charline Vanhoenacker ajoute une couche supplémentaire à cette remarquable démonstration de souplesse éditoriale.

En 2023, France Inter met fin Ă  son Ă©mission quotidienne et dĂ©place sa bande au dimanche soir. En 2024, aprĂšs le licenciement de Guillaume Meurice et l’arrĂȘt du Grand Dimanche soir, la station ne retient pas le nouveau projet d’émission hebdomadaire proposĂ© par Vanhoenacker.

Terrible purge.

Quelques semaines plus tard, elle retrouve une chronique du lundi au jeudi dans la matinale de France Inter.

La direction explique alors qu’il existe un « besoin de remettre de la satire politique de maniĂšre quotidienne Ă  l’antenne ».

Sortie de la quotidienne par la porte, retour dans la quotidienne par la fenĂȘtre.

L’Ouest RĂ©publicain n’y voit d’ailleurs aucun scandale. Une radio est libre de vouloir conserver une personnalitĂ©, de modifier une grille et mĂȘme de changer d’avis. C’est prĂ©cisĂ©ment ce que l’on appelle un choix Ă©ditorial.

đŸŒ» À gauche, le service aprĂšs-vente est ouvert

France Inter affronte une grÚve contre l'arrivée de Charles Sapin. Deux ans aprÚs Meurice, la défense du pluralisme semble avoir changé de sens.
Caricature — orthographe des pancartes librement attribuĂ©e Ă  S. Delogu.

L’affaire aurait pu rester un conflit interne à Radio France.

Plusieurs responsables politiques ont toutefois jugĂ© nĂ©cessaire d’apporter leur contribution Ă  la dĂ©fense du pluralisme.

Jean-Luc MĂ©lenchon a ainsi Ă©voquĂ© une « colonisation par les fachos » Ă  propos des Ă©volutions de Radio France et dĂ©noncĂ© l’arrivĂ©e de Charles Sapin.

Marine Tondelier est encore plus explicite. La dirigeante Ă©cologiste dĂ©nonce Valeurs actuelles comme un titre oĂč « le racisme est une ligne Ă©ditoriale », considĂšre le maintien de Sapin comme une « capitulation face Ă  l’extrĂȘme droite la plus rance » et apporte son « soutien total » Ă  la grĂšve des 13 et 14 septembre.

Sandrine Rousseau avait rĂ©agi dĂšs l’annonce de son recrutement en dressant la liste de plusieurs personnalitĂ©s ayant quittĂ© ou perdu leur place sur les antennes publiques — Thomas Legrand, YaĂ«l Goosz, Giulia Fois, Guillaume Meurice, Daniel Mermet — avant de conclure : « Ça dessine quelque chose quand mĂȘme. »

Oui. Ça dessine effectivement quelque chose. La nature exacte du dessin dĂ©pend probablement de l’endroit oĂč l’on tient le crayon.

Tous les responsables de gauche ne se sont d’ailleurs pas alignĂ©s sur cette position. InterrogĂ© sur Charles Sapin, RaphaĂ«l Glucksmann a dit considĂ©rer que Valeurs actuelles « participe Ă  l’offensive de l’extrĂȘme droite », mais a refusĂ© de dicter au service public ses choix Ă©ditoriaux, rappelant que celui-ci est indĂ©pendant et « n’est pas Ă  nos ordres ».

Comme quoi le pluralisme reste parfois contagieux.

⚖ Le problĂšme n’est donc pas vraiment Charles Sapin

La présidente de Radio France, Sibyle Veil, assume pour sa part le recrutement.

Elle rappelle que Charles Sapin « n’a aucun dĂ©rapage Ă  son actif » et dĂ©fend une station oĂč puissent intervenir « toutes les sensibilitĂ©s ». Selon elle, « c’est la grandeur du service public que d’ĂȘtre pluraliste ». VoilĂ  finalement le cƓur du problĂšme.

Les salariés de Radio France ont évidemment le droit de faire grÚve. Ils ont le droit de trouver Valeurs actuelles détestable. Marine Tondelier, Jean-Luc Mélenchon ou Sandrine Rousseau ont le droit de soutenir cette mobilisation.

Et les auditeurs ont le droit de constater qu’en 2024, des syndicats exigeaient une libertĂ© d’expression « sans limite » lorsqu’un humoriste apprĂ©ciĂ© de la maison Ă©tait suspendu aprĂšs des propos rĂ©ellement tenus Ă  l’antenne.

Deux ans plus tard, une partie des mĂȘmes organisations rĂ©clame le retrait d’un chroniqueur essentiellement en raison du mĂ©dia auquel il appartient, alors que sa premiĂšre prestation consistait Ă  expliquer que les promesses de 2027 risquaient de se heurter aux finances publiques.

Entre les deux, Charline Vanhoenacker a perdu une quotidienne avant d’en retrouver une autre. Le service public n’a donc manifestement aucun problĂšme avec la diversitĂ© des opinions. À condition, peut-ĂȘtre, que celles-ci aient prĂ©alablement rempli le formulaire adĂ©quat.

À Radio France, toutes les opinions sont libres. Certaines nĂ©cessitent simplement deux jours de grĂšve avant utilisation.

Paul Emique
Statut OR : RĂ©dac chef 📰

đŸ· Le dĂ©bat se poursuit dans Le Comptoir de L’Ouest RĂ©publicain, le groupe de discussion rattachĂ© Ă  la page, et modĂ©rĂ© par GisĂšle.

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