💰 Dividendes : 16 milliards, ça fait peur. 5 %, beaucoup moins.

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Dividendes, chiffre d’affaires, bĂ©nĂ©fices : dĂšs qu’une grande entreprise aligne neuf ou dix zĂ©ros, le dĂ©bat Ă©conomique a une fĂącheuse tendance Ă  se transformer en concours de cris d’orfraie. L’Afep vient justement de publier les comptes de ses 117 grandes entreprises membres. Et une fois les milliards remis dans le bon ordre, le grand pillage par les actionnaires ressemble nettement moins Ă  un braquage.

Il existe une unitĂ© de mesure particuliĂšrement efficace dans le dĂ©bat public : le milliard d’euros.

  • Un milliard de chiffre d’affaires ? L’entreprise est immensĂ©ment riche.
  • Un milliard de bĂ©nĂ©fice ? Elle pourrait Ă©videmment le distribuer intĂ©gralement Ă  tout le monde.
  • Un milliard de dividendes ? Sortez les fourches.

Le milliard prĂ©sente un avantage considĂ©rable : il est suffisamment gros pour qu’on puisse gĂ©nĂ©ralement se dispenser de demander Ă  quoi il correspond.

L’Association française des entreprises privĂ©es, l’Afep, offre cette semaine un assez joli antidote. Ses 117 membres ont produit en France environ 300 milliards d’euros de valeur ajoutĂ©e en 2025. Sur cette somme, 172 milliards, soit 58 %, correspondent Ă  la rĂ©munĂ©ration du travail au sens large ; 59 milliards, soit 20 %, sont consacrĂ©s Ă  l’investissement ; et 16 milliards, soit environ 5 %, aux dividendes et rachats d’actions.

Seize milliards. C’est Ă©norme.

Cinq pour cent aussi, mais nettement moins pratique pour faire peur.

đŸ§Ÿ Avant les dividendes, il y a dĂ©jĂ  le chiffre d’affaires

Commençons néanmoins encore plus haut.

Le premier gros chiffre qui dĂ©clenche rĂ©guliĂšrement des poussĂ©es d’urticaire est le chiffre d’affaires. Une entreprise annonce 20 milliards d’euros de CA ? FĂ©licitations : internet vient de lui dĂ©couvrir 20 milliards dans une grande piscine remplie de piĂšces d’or.

Sauf que le chiffre d’affaires mesure les ventes. Pas ce que l’entreprise gagne.

Pour vendre, il a gĂ©nĂ©ralement fallu acheter des marchandises, des matiĂšres premiĂšres, de l’énergie, du transport, des prestations informatiques, des loyers, des assurances et quantitĂ© d’autres biens et services Ă  d’autres entreprises.

En analyse financiĂšre, on trouve notamment derriĂšre cela les achats et autres charges externes, les AACE.

Prenons donc notre entreprise imaginaire.

Elle rĂ©alise un chiffre d’affaires gigantesque. Puis elle paie ce qu’elle a dĂ» acheter ailleurs pour rĂ©aliser son activitĂ©. Ce qui nous intĂ©resse ensuite davantage est la richesse qu’elle a elle-mĂȘme créée : la valeur ajoutĂ©e.

Le passage exact du chiffre d’affaires Ă  la valeur ajoutĂ©e est un peu plus subtil qu’une simple soustraction — notamment pour les entreprises qui produisent ou stockent — mais le principe Ă©conomique est celui-lĂ .

Dividendes, chiffre d’affaires, valeur ajoutĂ©e : quand on remet les milliards dans le bon ordre, le partage devient nettement plus lisible.

Et il évite déjà une premiÚre erreur assez répandue :

1 milliard de chiffre d’affaires n’est pas 1 milliard disponible à distribuer.

Sinon, votre boulanger pourrait lui aussi distribuer quotidiennement sa caisse du soir et recommencer miraculeusement le lendemain matin.

đŸ‘· La valeur ajoutĂ©e : 100 € entrent dans notre PognonomĂštre

C’est seulement maintenant que notre billet de 100 € de valeur ajoutĂ©e devient intĂ©ressant.

Dans les entreprises Ă©tudiĂ©es par l’Afep, 58 € vont en 2025 Ă  la rĂ©munĂ©ration du travail au sens large : salaires, cotisations sociales patronales et Ă©pargne salariale notamment.

Le millĂ©sime prĂ©cĂ©dent donnait une image presque caricaturalement ronde : 60 € pour les salariĂ©s, 20 € pour l’investissement, 15 € pour les prĂ©lĂšvements et 5 € pour les actionnaires. L’Afep publiait alors 272 milliards d’euros de valeur ajoutĂ©e pour ses membres.

On pourra évidemment discuter pendant trois semaines de la frontiÚre exacte de chaque catégorie.

Mais pour la thĂšse selon laquelle les salariĂ©s seraient occupĂ©s Ă  regarder passer des brouettes de billets allant directement du client Ă  l’actionnaire, il va falloir commencer Ă  sĂ©rieusement amĂ©liorer le scĂ©nario.

Et surtout trouver une brouette beaucoup plus petite.

🏭 L’investissement n’est pas un dividende avec un casque de chantier

Autre détail parfois perdu dans la grande soupe des milliards : une entreprise doit continuer à investir. Machines, bùtiments, logiciels, recherche, outils de production, infrastructures


Pour les groupes de l’Afep, cela reprĂ©sente environ 59 milliards d’euros en 2025, soit 20 % de la valeur ajoutĂ©e produite en France.

« La comptabilitĂ© a cette mauvaise habitude de demander qu’on sache de quel chiffre on parle avant de s’indigner. »

Delphine Hans-Public

PrĂ©cision pour ceux qui ont conservĂ© leurs cours de comptabilitĂ© : l’investissement n’est pas une charge qu’on enlĂšve directement de la valeur ajoutĂ©e pour calculer l’EBE.

Dans les soldes intermĂ©diaires de gestion, l’excĂ©dent brut d’exploitation est obtenu aprĂšs prise en compte notamment des charges de personnel et des impĂŽts liĂ©s Ă  l’exploitation. L’investissement, lui, est une affectation des moyens de l’entreprise ; son coĂ»t rĂ©apparaĂźtra notamment dans les comptes au fil du temps Ă  travers les amortissements.

Autrement dit, notre schĂ©ma de partage de la valeur ajoutĂ©e et un compte de rĂ©sultat ne racontent pas exactement la mĂȘme chose.

C’est embĂȘtant.

« La comptabilitĂ© a cette mauvaise habitude de demander qu’on sache de quel chiffre on parle avant de s’indigner. Â» rĂ©sume Delphine Hans-Public.

🧼 Dividendes : le dernier billet n’arrive pas directement de la caisse

Puis viennent le rĂ©sultat, l’impĂŽt sur les bĂ©nĂ©fices, les rĂ©serves, le report Ă  nouveau et, Ă©ventuellement, les dividendes.

C’est lĂ  qu’une autre reprĂ©sentation mentale mĂ©rite d’ĂȘtre enterrĂ©e : le dividende n’est pas une dĂ©pense que l’entreprise effectue avant de payer ses salariĂ©s.

Il est une affectation d’un rĂ©sultat.

L’entreprise a vendu. Elle a payĂ© ses fournisseurs. Elle a créé de la valeur ajoutĂ©e. Elle a rĂ©munĂ©rĂ© le travail. Elle a supportĂ© ses charges, ses amortissements, ses frais financiers et ses impĂŽts. Elle obtient Ă©ventuellement un bĂ©nĂ©fice.

Et l’assemblĂ©e gĂ©nĂ©rale dĂ©cide ensuite ce qu’elle en fait : conservation dans l’entreprise, rĂ©serves, report Ă  nouveau ou distribution d’une partie aux propriĂ©taires du capital.

Oui : les propriétaires.

Car l’actionnaire n’est pas un curieux ayant trouvĂ© une fente sur le cĂŽtĂ© de l’entreprise dans laquelle tombe mystĂ©rieusement de l’argent. Il en possĂšde une fraction et a apportĂ© ou achetĂ© du capital dont la valeur peut aussi baisser.

Le dividende constitue l’une des rĂ©munĂ©rations possibles de ce capital.

On peut parfaitement discuter de son montant. On peut prĂ©fĂ©rer qu’une entreprise investisse davantage. On peut estimer qu’elle devrait conserver davantage de bĂ©nĂ©fices. On peut dĂ©battre de sa fiscalitĂ© ou de sa politique salariale.

Mais commencer par expliquer que toute distribution de dividendes constitue en elle-mĂȘme un scandale Ă©conomique revient Ă  expliquer qu’un prĂȘteur ne devrait pas toucher d’intĂ©rĂȘts parce que l’emprunteur aurait davantage d’argent s’il ne les payait pas.

La dĂ©monstration est irrĂ©futable. Elle souffre simplement d’un lĂ©ger problĂšme pour trouver le prochain prĂȘteur.

📊 Le milliard n’est pas une unitĂ© d’indignation

Les entreprises de l’Afep ont distribuĂ© 16 milliards d’euros de dividendes et rachats d’actions en 2025.

Écrit comme cela, c’est colossal.

RapportĂ© aux quelque 300 milliards de valeur ajoutĂ©e qu’elles ont produits en France, cela reprĂ©sente 5 %.

Dividendes, chiffre d’affaires, valeur ajoutĂ©e : quand on remet les milliards dans le bon ordre, le partage devient nettement plus lisible.
RĂ©partition de la richesse produite par les entreprises, selon l’AFEP

Le chiffre ne prouve évidemment pas que chaque dividende versé par chaque entreprise est pertinent. Il ne dit pas davantage si la rémunération du capital est optimale, trop élevée ou insuffisante : pour répondre à ces questions-là, il faudrait regarder les capitaux engagés, leur rendement, le risque, la dette, les bénéfices et la situation de chaque société.

Il permet en revanche d’écarter une reprĂ©sentation beaucoup plus grossiĂšre.

  • Non, le chiffre d’affaires n’est pas le bĂ©nĂ©fice.
  • Non, le bĂ©nĂ©fice n’est pas intĂ©gralement distribuĂ©.
  • Et non, les dividendes n’avalent pas la richesse créée avant que quelqu’un ait pensĂ© Ă  payer les salariĂ©s.

On peut continuer Ă  dĂ©tester les dividendes. Mais dĂ©sormais, il faudra au moins faire l’effort de les dĂ©tester avec une calculatrice.

Paul Emique
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