Ain-Du-Bas – Nos confrĂšres du ProgrĂšs rapportent une affaire peu banale. Elle concerne un homme de 29 ans condamnĂ© aprĂšs avoir dĂ©barquĂ© en tracteur, sans permis et alcoolisĂ©, lors dâun vide-greniers Ă Chevroux, dans lâAin, avant de tenter dâuriner en direction du maire.
Dans le Haut-Doubs, on a les mĂȘmes traditions, mais avec davantage de retenue : chez nous, on insulte le maire sobrement, depuis la buvette, sans quitter son C15.
Câest en tout cas ce que rappelle une actualitĂ© venue de Chevroux, dans lâAin, oĂč un homme alcoolisĂ© aurait dĂ©barquĂ© en tracteur au beau milieu dâun vide-greniers avant de tenter, selon la presse locale, une forme trĂšs personnelle de participation citoyenne dirigĂ©e vers le premier magistrat. Une scĂšne Ă la fois rurale, judiciaire, liquide et profondĂ©ment incompatible avec les principes Ă©lĂ©mentaires du vivre-ensemble, mĂȘme aprĂšs trois verres de blanc tiĂšde servis dans un gobelet consignĂ©.
Ă LâOuest RĂ©publicain, nous ne sommes pas lĂ pour juger. Dâabord parce que le tribunal lâa dĂ©jĂ fait. Ensuite parce que nous couvrons le Haut-Doubs, territoire oĂč chacun sait quâun vide-greniers peut dĂ©jĂ basculer trĂšs vite lorsquâun monsieur refuse de baisser le prix dâune dĂ©broussailleuse Ryobi de 1998.
Mais tout de mĂȘme : dĂ©barquer en tracteur, sans permis, alcoolisĂ©, puis viser un maire Ă lâarme biologique de proximitĂ©, cela pose une question fondamentale. OĂč sâarrĂȘte la tradition rurale ? OĂč commence le conseil municipal extraordinaire ?
 Dans cet article
đ Tracteur et dĂ©mocratie locale : la limite est parfois floue
Dans nos villages, le tracteur occupe une place particuliĂšre. Il nâest pas seulement un vĂ©hicule. Câest un statut social, un outil de travail, un argument de circulation, une maniĂšre de dire « je suis prioritaire » sans utiliser de clignotant.
Mais mĂȘme dans le Haut-Doubs, oĂč le C15 bĂ©nĂ©ficie encore dâune immunitĂ© morale supĂ©rieure Ă celle de certains Ă©lus, il existe des rĂšgles. On ne force pas les barriĂšres dâun vide-greniers. On ne confond pas animation familiale et opĂ©ration commando. Et surtout, on ne transforme pas le maire en borne dâarrosage rĂ©publicaine.
« Chez nous, quand on nâest pas dâaccord avec le maire, on rĂąle Ă la buvette, on dit quâil nâa jamais rien compris au dĂ©neigement, puis on rentre chez soi en disant quâon ne revotera plus jamais pour lui, mĂȘme si on le fait quand mĂȘme », analyse GisĂšle, ancienne tenanciĂšre du tabac-presse de Morteau, qui rappelle que la colĂšre municipale doit rester dans le cadre strict du commentaire passif-agressif.
Selon elle, la vraie Ă©lĂ©gance haut-doubienne consiste Ă critiquer lâĂ©lu sans quitter sa chaise pliante. « Se lever, dĂ©jĂ , câest donner raison Ă lâadversaire. »
đș Buvette, vide-greniers et maintien de lâordre Ă©motionnel
Le vide-greniers est une institution fragile. On y trouve des assiettes dépareillées, des puzzles incomplets, des livres de cuisine Weight Watchers de 1997, des pneus neige « encore bons » et parfois un élu local en gilet fluo qui tente de maintenir une organisation vaguement humaine.
Câest un Ă©quilibre subtil. Trop peu de buvette, et les gens nĂ©gocient froidement. Trop de buvette, et quelquâun explique Ă 11 h 42 que « tout ça, câest Ă cause de la communautĂ© de communes ».
Dans le Haut-Doubs, la buvette sert prĂ©cisĂ©ment Ă canaliser la contestation. On y insulte les dĂ©cisions municipales Ă voix basse, entre deux portions de frites, sans compromettre la sĂ©curitĂ© juridique de la matinĂ©e. Le maire peut ĂȘtre traitĂ© de « pas dĂ©gourdi sur les prioritĂ©s », de « grand penseur du ralentisseur inutile » ou mĂȘme de « gars qui a encore validĂ© des jardiniĂšres moches devant la mairie ». Mais cela reste verbal, localisĂ©, et gĂ©nĂ©ralement couvert par lâodeur de saucisse.
GĂ©gĂ© Poncet, consultĂ© par nos services alors quâil vĂ©rifiait la pression dâun pneu sans raison apparente, est formel : « Le respect de lâautoritĂ©, ça se perd. Moi, jâai dĂ©jĂ engueulĂ© trois maires, mais toujours Ă distance rĂ©glementaire, avec les mains dans les poches et le C15 prĂȘt Ă redĂ©marrer. »
đ§ââïž Maire visĂ© : lâoutrage change de catĂ©gorie
DjĂ€ysonne, stagiaire multidirectionnel de LâOuest RĂ©publicain, a Ă©tĂ© chargĂ© de vĂ©rifier si le Code pĂ©nal prĂ©voit une qualification spĂ©cifique pour « outrage urinaire avec tentative de ruissellement sur Ă©lu ». Il est revenu pĂąle, avec 18 onglets ouverts et une recherche Google qui ne le quittera probablement jamais.

« Jâai trouvĂ© outrage, rĂ©bellion, alcoolĂ©mie, refus dâobtempĂ©rer, mais pas exactement âarrosage institutionnel non consentiâ », explique-t-il, avant de demander sâil pouvait dĂ©sormais travailler sur un sujet plus simple, comme le budget annexe de lâeau potable.
Car le problĂšme, Ă©videmment, nâest pas seulement lâacte. Câest le symbole. Le maire, dans un village, câest Ă la fois celui qui inaugure les bancs, signe les permis, arbitre les querelles de voisinage, reçoit les lettres anonymes, fait semblant de comprendre les plans de voirie et se retrouve responsable du moindre nid-de-poule depuis 1986.
Le viser pendant un vide-greniers, câest donc viser la RĂ©publique, mais avec des moyens de camping sauvage.
đ Dans le Haut-Doubs, la retenue reste une valeur cardinale
Chez nous, la colÚre monte aussi. Les réunions publiques sur les zones 30, les parkings, les éoliennes, les ralentisseurs et les horaires de tonte peuvent produire des niveaux de tension comparables à une demi-finale de biathlon avec brouillard.
Mais le Haut-Doubiste sait garder une forme de dignitĂ©. Il serre les dents. Il marmonne. Il sort une phrase comme « on voit bien quâils nâont jamais passĂ© lâhiver ici ». Puis il retourne vers son C15, dĂ©marre au quart de tour, et laisse derriĂšre lui un nuage de diesel suffisamment expressif pour valoir communiquĂ© politique.
Câest toute la diffĂ©rence entre lâincident et la tradition. Entre le dĂ©bordement et le patrimoine. Entre lâoutrage caractĂ©risĂ© et la remarque sĂšche devant la buvette.
MĂȘme le hĂ©risson, pourtant peu rĂ©putĂ© pour sa comprĂ©hension des institutions, a tenu Ă faire savoir quâil traversait dĂ©sormais les vide-greniers avec prudence.
« On ne sait jamais dâoĂč peut venir le danger : une Clio, un tracteur, ou un monsieur torse nu qui confond expression dĂ©mocratique et systĂšme dâirrigation », traduit Carine Terre-Vioux, qui prĂ©tend avoir recueilli son tĂ©moignage prĂšs dâun carton de VHS.
đ§ Le MHDGA propose une charte de bonne conduite municipale
Face à cette affaire, le MHDGA envisagerait déjà une proposition de charte locale : « Pour une insulte municipale propre, sobre et enracinée ». Le texte, dont nous nous sommes procuré le projet de communiqué, prévoirait notamment :
- lâobligation de critiquer le maire depuis une distance minimale de trois mĂštres ;
- lâinterdiction de mobiliser un tracteur pour tout dĂ©saccord infĂ©rieur Ă 12 000 euros de voirie ;
- la reconnaissance officielle du C15 comme espace de protestation homologué ;
- la crĂ©ation dâune zone tampon entre la buvette et les barriĂšres de sĂ©curitĂ© ;
- un rappel solennel : « ce qui se vide au vide-greniers doit rester dans les cartons ».
GĂ©gĂ© Poncet soutiendrait globalement le texte, Ă condition quâon y ajoute une clause sur les Ă©lus qui « promettent des choses en rĂ©union et dĂ©couvrent ensuite quâil faut un budget ». GisĂšle, elle, demande surtout quâon laisse les maires tranquilles pendant les vide-greniers, « parce quâils sont dĂ©jĂ assez punis comme ça en devant Ă©couter les gens raconter lâhistoire complĂšte de chaque objet vendu ».
Au fond, cette histoire nous rappelle une chose simple : la ruralité a ses excÚs, ses gestes larges, ses véhicules lents, ses colÚres anciennes et ses buvettes discutables. Mais dans le Haut-Doubs, on tient encore à une certaine classe.

On peut contester le maire. On peut soupirer devant son programme. On peut dire quâil nâa rien compris aux prioritĂ©s locales. On peut mĂȘme quitter une rĂ©union municipale en lançant un « de toute façon, vous faites bien comme vous voulez ».
Mais on garde les deux mains visibles, le tracteur au parking, et la dignité au-dessus de la ceinture.

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đ Tracteur, buvette et dignitĂ© rĂ©publicaine : dans le Haut-Doubs, on insulte encore le maire sobrement depuis son C15
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đ· Le dĂ©bat se poursuit dans Le Comptoir de LâOuest RĂ©publicain, le groupe de discussion rattachĂ© Ă la page, et modĂ©rĂ© par GisĂšle.
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đ Des mots vous semblent obscurs dans cet article ? Vous ĂȘtes probablement des gens du Doubs-Du-Bas, ou de la France-Du-Bas. Pas de panique : on vous aime quand-mĂȘme, mais on vous suggĂšre fortement de jeter un Ćil Ă notre glossaire.
