🔎 Recherche en ligne : Paris demande à ChatGPT, les petites communes demandent encore à Guy

Recherche en ligne, intelligence artificielle, petites communes et images IA : la fracture d’usage s’invite jusque dans le Haut-Doubs.

Recherche en ligne, intelligence artificielle, rĂ©seaux sociaux, plateformes vidĂ©o : selon la derniĂšre Ă©dition de l’Observatoire des usages de la recherche en ligne rĂ©alisĂ© par Eskimoz avec Ipsos, les Français ne cherchent plus tous l’information de la mĂȘme maniĂšre. AprĂšs notre article d’hier sur les images IA, les faux profils et les mĂ©dias trompĂ©s, une question se pose : tout le monde a-t-il les mĂȘmes rĂ©flexes pour repĂ©rer ce que ces nouveaux outils fabriquent, dĂ©forment ou amplifient ?

🔎 Recherche en ligne : tout le monde ne cherche plus au mĂȘme endroit

Il fut un temps simple oĂč chercher une information consistait Ă  taper trois mots dans Google, Ă  cliquer sur le premier rĂ©sultat, puis Ă  prĂ©tendre qu’on avait “fait ses recherches”.

Ce temps n’a pas totalement disparu. Il tient encore debout, comme une vieille armoire normande dans une maison de famille. Mais il n’est plus seul dans la piùce.

Selon l’étude Eskimoz/Ipsos, les moteurs de recherche restent un rĂ©flexe quasi universel : 98 % des Parisiens et 94 % des habitants des petites communes les utiliseraient chaque semaine. La fracture ne porte donc pas sur le fait de savoir ouvrir Google. Bonne nouvelle : le pays n’est pas encore coupĂ© en deux entre ceux qui savent taper “mĂ©tĂ©o Pontarlier” et ceux qui attendent que le voisin sorte les chaises de jardin.

Le vrai Ă©cart apparaĂźt ailleurs : dans les nouveaux usages. Intelligence artificielle, recherche conversationnelle, rĂ©seaux sociaux, plateformes vidĂ©o, messageries. Autant de portes d’entrĂ©e vers l’information que les grandes agglomĂ©rations utilisent dĂ©jĂ  massivement, pendant que les territoires moins urbanisĂ©s restent davantage attachĂ©s aux rĂ©flexes traditionnels.

En clair : à Paris, on demande à ChatGPT. Dans les petites communes, on demande encore à Guy, parce que Guy “a lu un truc là-dessus” et connaüt quelqu’un qui a un neveu dans l’informatique.

Ce n’est pas toujours moins fiable. Mais c’est souvent plus long, et parfois ça finit par une phrase commençant par “moi je dis ça, je dis rien”.

đŸ€– Intelligence artificielle : Paris expĂ©rimente, les petites communes observent

Les chiffres sont assez parlants. D’aprĂšs l’étude, 66 % des Parisiens utiliseraient une IA gĂ©nĂ©rative au moins une fois par semaine, contre 45 % des habitants des villes de moins de 20 000 habitants. MĂȘme logique pour la recherche conversationnelle : 43 % des habitants de Paris auraient dĂ©jĂ  utilisĂ© une IA comme ChatGPT, Gemini ou Perplexity pour effectuer leurs recherches en ligne, contre 24 % dans les petites villes.

La diffĂ©rence est importante, parce qu’elle ne dit pas seulement qui utilise un outil. Elle dit aussi qui apprend Ă  s’en mĂ©fier.

Celui qui pratique rĂ©guliĂšrement l’intelligence artificielle finit par connaĂźtre ses petites manies : rĂ©ponse trop sĂ»re d’elle, source inventĂ©e avec aplomb, image trop propre, main Ă  six doigts, fromage franc-comtois avec des trous, phrase qui ressemble Ă  du bon sens mais sort en rĂ©alitĂ© d’un blender statistique.

Celui qui dĂ©couvre l’outil de loin risque au contraire de le voir sous deux angles opposĂ©s, mais Ă©galement dangereux : soit comme une machine magique qui sait tout, soit comme une preuve dĂ©finitive que plus rien n’est vrai. Dans les deux cas, on ne vĂ©rifie pas mieux. On s’énerve simplement avec davantage de conviction.

C’est lĂ  que la fracture d’usage devient intĂ©ressante. Les mĂ©tropoles ne sont pas forcĂ©ment plus intelligentes. Elles sont simplement plus exposĂ©es, plus tĂŽt, plus souvent, dans des environnements professionnels dĂ©jĂ  saturĂ©s d’outils numĂ©riques. L’IA arrive dans les agences, les bureaux, les Ă©coles, les formations, les services marketing, les rĂ©dactions, les rĂ©unions oĂč quelqu’un explique qu’il faut “industrialiser la production de contenu” avec le mĂȘme ton que s’il annonçait un plan de sauvegarde de l’emploi.

Dans le Haut-Doubs, l’arrivĂ©e est parfois plus progressive. On teste. On regarde. On demande Ă  quelqu’un. On vĂ©rifie si ça marche quand la fibre tousse. Puis on finit par admettre que le machin peut rĂ©diger un courrier, rĂ©sumer un document, inventer une image, ou expliquer pourquoi la raclette en juin reste juridiquement dĂ©fendable.

đŸ–Œïž Images IA : le faux circule plus vite que les rĂ©flexes de vĂ©rification

Les images IA, les faux profils et les contenus fabriquĂ©s artificiellement ne sont pas seulement un problĂšme de production. Ils sont aussi un problĂšme de rĂ©ception. Un faux bien fait n’a pas besoin de convaincre tout le monde. Il a seulement besoin d’ĂȘtre partagĂ© assez vite par assez de gens pour devenir “vu passer”.

Et “vu passer”, sur les rĂ©seaux sociaux, c’est parfois dĂ©jĂ  presque une source.

Quand les grandes villes adoptent plus vite les outils, elles produisent aussi plus vite les nouveaux usages, les nouveaux formats, les nouvelles manipulations et les nouvelles façons de maquiller une information. Pendant ce temps, une partie du public dĂ©couvre ces contenus non pas par la pratique, mais par leur circulation : une image choc, une capture d’écran, un faux tĂ©moignage, une vidĂ©o trop parfaite, un compte local qui “alerte” sans source, mais avec beaucoup de points d’exclamation.

Le problĂšme n’est pas que les petites communes seraient naĂŻves. Le problĂšme est qu’on ne dĂ©veloppe pas les mĂȘmes rĂ©flexes face Ă  un outil qu’on utilise tous les jours et face Ă  un outil qu’on croise seulement quand il a dĂ©jĂ  produit des dĂ©gĂąts.

C’est valable pour les images IA comme pour la recherche en ligne. Savoir poser une question Ă  une intelligence artificielle, c’est une chose. Savoir comprendre quand elle rĂ©pond n’importe quoi en est une autre. Et savoir reconnaĂźtre qu’une belle image trĂšs crĂ©dible peut ĂȘtre entiĂšrement inventĂ©e, c’est encore un autre niveau.

Autrement dit, la nouvelle alphabétisation numérique ne consiste plus seulement à savoir cliquer. Elle consiste à savoir douter sans devenir complÚtement pénible.

đŸ“± RĂ©seaux sociaux, vidĂ©os, messageries : la recherche sort de Google

L’étude Eskimoz/Ipsos montre aussi que les rĂ©seaux sociaux sont de plus en plus utilisĂ©s comme outils de recherche. LĂ  encore, l’écart est net : 30 % des Parisiens les utiliseraient ainsi, contre 15 % des habitants des villes de moins de 20 000 habitants.

MĂȘme logique pour les plateformes vidĂ©o, utilisĂ©es chaque semaine par 84 % des habitants de Paris contre 64 % dans les petites communes. Les messageries en ligne suivent la mĂȘme tendance : 90 % des Parisiens les utiliseraient chaque semaine, contre 76 % des habitants des villes de moins de 20 000 habitants.

On pourrait se rassurer en disant que tout cela ne concerne que les jeunes, les urbains, les gens qui tutoient leur grille-pain connectĂ© et les consultants qui mettent “prompt engineer” dans leur bio LinkedIn. Ce serait une erreur.

Parce que ces usages finissent toujours par descendre dans la vie quotidienne. On cherche un restaurant sur Instagram. Un avis mĂ©dical sur TikTok. Une explication fiscale dans une vidĂ©o de trois minutes. Une information locale dans un groupe Facebook. Une rumeur dans une boucle WhatsApp. Une vĂ©ritĂ© dĂ©finitive dans un commentaire signĂ© “Patrick, retraitĂ©, ancien du bĂątiment”.

La recherche en ligne n’est donc plus un chemin unique. C’est un rond-point avec sept sorties, trois panneaux mal placĂ©s et un automobiliste qui klaxonne parce qu’il a vu une vidĂ©o expliquant que la prioritĂ© Ă  droite Ă©tait une invention de Bruxelles.

Recherche en ligne, intelligence artificielle, petites communes et images IA : la fracture d’usage s’invite jusque dans le Haut-Doubs.

Dans ce paysage, les petites communes n’ont pas seulement besoin d’accĂ©der aux outils. Elles ont besoin de comprendre les circuits par lesquels l’information arrive, se transforme, s’emballe et parfois se dĂ©guise.

🏡 Fracture d’usage : le numĂ©rique ne se limite plus Ă  savoir ouvrir Google

L’étude parle moins d’une fracture numĂ©rique classique que d’une fracture d’usage. La nuance est importante.

Pendant longtemps, on a rĂ©sumĂ© la fracture numĂ©rique Ă  l’accĂšs : avoir Internet, avoir un ordinateur, avoir un smartphone, avoir du rĂ©seau, avoir quelqu’un pour expliquer oĂč est passĂ©e l’icĂŽne. Aujourd’hui, une partie du problĂšme s’est dĂ©placĂ©e. Beaucoup de gens ont les outils. Mais tout le monde ne les utilise pas de la mĂȘme maniĂšre, au mĂȘme rythme, avec les mĂȘmes rĂ©flexes.

Dans les grandes agglomĂ©rations, les nouveaux usages s’installent plus vite parce que les environnements professionnels sont plus digitalisĂ©s, les innovations plus visibles, les habitudes plus intensives. Dans les petites communes, l’adoption peut ĂȘtre plus lente, plus prudente, parfois plus saine aussi. AprĂšs tout, refuser de confier sa vie entiĂšre Ă  une application qui demande trois autorisations pour afficher une mĂ©tĂ©o n’est pas nĂ©cessairement une preuve de retard.

Mais cette prudence devient un problĂšme quand elle laisse le terrain libre aux contenus les plus rapides.

Car l’information ne patientera pas gentiment devant la mairie en attendant que tout le monde soit formĂ©. Elle circule dĂ©jĂ . Elle arrive par les rĂ©seaux, les messageries, les images, les vidĂ©os, les commentaires, les captures d’écran. Elle ne demande pas si le territoire est prĂȘt. Elle s’installe.

Et quand elle est fausse, approximative ou gĂ©nĂ©rĂ©e par IA, elle n’attend pas non plus le prochain atelier “numĂ©rique seniors” du mardi aprĂšs-midi.

🐄 Dans le Haut-Doubs, MeuhGPT reste nourrie Ă  l’herbe Ă  ComtĂ©

Face Ă  cette mutation, L’Ouest RĂ©publicain tient Ă  rassurer ses lecteurs : l’intelligence artificielle locale existe dĂ©jĂ .

Elle s’appelle MeuhGPT. Elle est nourrie Ă  l’herbe Ă  ComtĂ©, fonctionne mieux quand la box ne clignote pas orange, et reste capable de rĂ©pondre Ă  des questions essentielles comme : “Cette image est-elle vraie ?”, “Pourquoi ce morbier gĂ©nĂ©rĂ© par IA ressemble-t-il Ă  un savon artisanal ?”, ou “Peut-on vraiment appeler ça une enquĂȘte si la source est une capture Facebook envoyĂ©e par un cousin ?”

Plus sĂ©rieusement, l’enjeu n’est pas de transformer les petites communes en mini-Paris connectĂ©s, avec coworking, latte vĂ©gĂ©tal et atelier “rĂ©inventer le lien territorial par la data”. Personne n’a demandĂ© ça. Pas mĂȘme Paris, certains jours.

L’enjeu est plus simple : comprendre que la recherche en ligne change, que l’intelligence artificielle devient une porte d’entrĂ©e vers l’information, que les images IA brouillent dĂ©jĂ  les repĂšres, et que les territoires ne peuvent pas se contenter de dĂ©couvrir les outils aprĂšs avoir subi leurs effets.

Demain, la diffĂ©rence ne se fera peut-ĂȘtre plus entre ceux qui utilisent l’IA et ceux qui ne l’utilisent pas. Elle se fera entre ceux qui savent quand elle raconte n’importe quoi, et ceux qui partagent quand mĂȘme parce que “ça ressemble bien Ă  ce qu’on pense”.

Dans le Haut-Doubs, on a encore Guy. C’est une chance. Mais mĂȘme Guy va finir par demander Ă  ChatGPT.

Paul Emique
Statut OR : RĂ©dac chef 📰

đŸ· Le dĂ©bat se poursuit dans Le Comptoir de L’Ouest RĂ©publicain, le groupe de discussion rattachĂ© Ă  la page, et modĂ©rĂ© par GisĂšle.

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