Clermont-Ferrand devait devenir le piĂšge ultime tendu Ă lâintelligence artificielle : annoncer une manifestation bidon pour envoyer les forces de lâordre au mauvais endroit. Une opĂ©ration de contre-espionnage dâune discrĂ©tion remarquable, puisque son principe consiste Ă expliquer publiquement comment on compte tromper ceux qui lisent les publications publiques.
Le point de dĂ©part est rĂ©el. Dans son article du 22 octobre sur le faux appel Ă manifester Ă Clermont-Ferrand, Radio SCOOP raconte quâun internaute a rĂ©agi Ă une publication Ă©voquant une supposĂ©e surveillance des rĂ©seaux sociaux par intelligence artificielle. Sa parade : annoncer un rassemblement pour le samedi 24 octobre dans la capitale auvergnate. Le message a dĂ©passĂ© 800 000 vues, selon la radio.
Ă ce stade, rien dans ces Ă©lĂ©ments ne dĂ©montre quâune IA ait Ă©tĂ© trompĂ©e, ni que des unitĂ©s aient Ă©tĂ© dĂ©tournĂ©es dâautres villes. Mais sur Internet, lâabsence de rĂ©sultat nâa jamais empĂȘchĂ© de cĂ©lĂ©brer une victoire. Il suffit que le piĂšge ait reçu suffisamment de pouces levĂ©s.
đ° Dans cet article
đ”ïž Clermont-Ferrand, capitale mondiale du secret partagĂ©
Le raisonnement tient sur un ticket de caisse : si beaucoup de gens Ă©crivent Clermont-Ferrand, la machine croit Clermont-Ferrand, le prĂ©fet ordonne Clermont-Ferrand et tous les fourgons partent Ă Clermont-Ferrand. Pendant ce temps, les cerveaux de lâopĂ©ration peuvent se fĂ©liciter ailleurs. On imagine un ministĂšre de lâIntĂ©rieur entiĂšrement administrĂ© par le bouton « destination la plus citĂ©e ».
Câest une vision touchante du renseignement. Quelque part, dans un bureau sans fenĂȘtre, un ordinateur compterait les noms de villes. DĂšs quâun compteur devient rouge, un fonctionnaire imprime la feuille et commande les sandwichs. Aucun contexte, aucune vĂ©rification, aucune question : juste un tableau croisĂ© dynamique avec des gyrophares.
Dans ce scĂ©nario, la machine est assez puissante pour tout surveiller, mais trop limitĂ©e pour comprendre pourquoi tout le monde rĂ©pĂšte la mĂȘme chose. Elle lirait le rendez-vous et sauterait trĂšs opportunĂ©ment la conversation expliquant quâil est faux. Une intelligence artificielle dotĂ©e dâun abonnement premium et dâune comprĂ©hension sĂ©lective.
đŁ Le contre-espionnage, avec le mode dâemploi en commentaire
La beautĂ© du procĂ©dĂ© tient Ă sa publicitĂ©. Le plan doit circuler pour fonctionner. Il faut donc convaincre beaucoup de monde de participer, dĂ©tailler lâastuce, la partager, la commenter et expliquer aux retardataires pourquoi câest gĂ©nial. Le tout sur les plateformes que lâadversaire est prĂ©cisĂ©ment soupçonnĂ© de lire.
Dans une version locale de cette grande Ă©cole du secret, on annoncerait la rĂ©union clandestine au micro de la fĂȘte du village, puis on demanderait au public de ne pas rĂ©pĂ©ter. La rĂ©sistance numĂ©rique entre dans une nouvelle phase : les messages sont chiffrĂ©s en clair.
« Jâai mis mon mot de passe dans ma bio, plutĂŽt que dans mon carnet de correspondance, mais jâai prĂ©cisĂ© que câĂ©tait pour tromper les pirates. Normalement, ils sont cuits. »
DjĂ€ysonne, stagiaire et directeur autoproclamĂ© du contre-espionnage de LâOR
Au sein de notre rĂ©daction, le stagiaire propose dĂ©jĂ une formation avancĂ©e : cacher un document confidentiel dans un dossier intitulĂ© « surtout ne pas ouvrir ». GisĂšle suggĂšre de commencer par retrouver le chargeur quâil a perdu lundi. LâopĂ©ration bĂ©nĂ©ficie pourtant dâun renseignement de terrain solide : il Ă©tait branchĂ© au mur.
đ§ Une IA faillible ne rend pas chaque blague gĂ©niale
Ăvitons toutefois de remplacer un fantasme par un autre. Une intelligence artificielle nâest pas infaillible. Des informations trompeuses peuvent compliquer une analyse. Mais entre produire du bruit et dĂ©montrer quâon a dĂ©placĂ© le dispositif national de maintien de lâordre, il manque quelques Ă©tapes. Notamment celle oĂč quelque chose prouve que cela a marchĂ©.
« Jâai mis mon mot de passe dans ma bio, plutĂŽt que dans mon carnet de correspondance, mais jâai prĂ©cisĂ© que câĂ©tait pour tromper les pirates. Normalement, ils sont cuits. »
DjĂ€ysonne, Ministre du NumĂ©rique, de lâIntelligence artificielle et des Mots de passe oubliĂ©s
Lâexistence et les capacitĂ©s prĂ©cises du systĂšme supposĂ© Ă lâorigine du canular ne sont dâailleurs pas Ă©tablies par le rĂ©cit de Radio SCOOP. Nous nâavons donc aucune raison dâinventer un supercalculateur omniscient installĂ© sous Beauvau. Encore moins de lui attribuer une dĂ©faite sur la seule foi des gens qui viennent de se dĂ©cerner la mĂ©daille.
Le problĂšme comique nâest pas de plaisanter avec une machine. Câest de prendre la circulation de sa plaisanterie pour un certificat de supĂ©rioritĂ© intellectuelle. Ă ce compte-lĂ , celui qui Ă©crit « je suis Ă Bali » depuis le parking du supermarchĂ© vient de mettre en Ă©chec les satellites.
đïž Les commerçants, eux, ne sont pas artificiels
Les consĂ©quences documentĂ©es sont plus terre Ă terre. Radio SCOOP rapporte lâinquiĂ©tude de commerçants et un appel Ă fermer lancĂ© par la prĂ©sidente de lâassociation CĆur de Ville. La prĂ©fecture indiquait prendre les messages en compte, tout en prĂ©cisant quâaucune manifestation nâavait Ă©tĂ© dĂ©clarĂ©e Ă la date de lâarticle.
VoilĂ donc des gens qui voulaient faire tourner un ordinateur en bourrique et dont le canular inquiĂšte des personnes ayant une boutique, une vitrine et une journĂ©e de travail Ă prĂ©parer. Les grands stratĂšges peuvent fermer lâapplication. Pour un commerçant, fermer ne signifie pas tout Ă fait la mĂȘme chose.
« Quand je tenais mon tabac-presse Ă Morteau, ceux qui annonçaient une connerie pour rigoler ne venaient jamais payer le rideau aprĂšs. Lâhumour Ă©tait gratuit. Le devis, beaucoup moins. »
GisÚle, ancienne commerçante et pare-feu humain de la rédaction


