Ă lâoccasion des 90 ans des congĂ©s payĂ©s, LâOuest RĂ©publicain sâest penchĂ© sur cette grande conquĂȘte sociale qui a permis aux Français de partir en vacances, aux ouvriers de voir la mer, aux familles de respirer, et au Haut-Doubs de dĂ©couvrir progressivement une menace inconnue jusque-lĂ : les gens qui arrivent en sandales.
La loi du 20 juin 1936 a instaurĂ© le congĂ© annuel payĂ© pour les salariĂ©s de lâindustrie, du commerce, des professions libĂ©rales, des services domestiques et de lâagriculture. Deux semaines de repos rĂ©munĂ©rĂ©, une rĂ©volution sociale immense, nĂ©e dans le sillage du Front populaire et des accords de Matignon. Jusque-lĂ , beaucoup de Français travaillaient sans imaginer quâun jour, on pourrait ĂȘtre payĂ© Ă ne pas travailler pendant quelques jours sans ĂȘtre malade, riche, ou conseiller municipal.
Dans les grandes villes, cette avancĂ©e a ouvert les routes, les gares et les plages. Dans le Haut-Doubs, elle a surtout ouvert une question qui nâa jamais vraiment Ă©tĂ© refermĂ©e depuis : pourquoi partir ailleurs alors quâon a dĂ©jĂ du vent, du relief, du fromage, des sapins, des lacs froids et des routes qui permettent de mĂ©diter longtemps derriĂšre un camping-car ?
 Dans cet article
𧳠Congés payés : une avancée sociale, puis trÚs vite une file de voitures
Dans les manuels dâhistoire, les congĂ©s payĂ©s sont souvent racontĂ©s avec de belles images en noir et blanc : des familles souriantes, des trains bondĂ©s, des enfants dĂ©couvrant la mer et des ouvriers goĂ»tant enfin au droit au repos.
Dans le Haut-Doubs, la mĂ©moire locale a ajoutĂ© une note complĂ©mentaire : des files de voitures montant vers MĂ©tabief, des Parisiens persuadĂ©s dâavoir trouvĂ© âun coin encore authentiqueâ, et des gens du Doubs-Du-Bas demandant sâil faut âprĂ©voir une petite laineâ avant dâarriver en short Ă 1 000 mĂštres dâaltitude.
LâavancĂ©e Ă©tait splendide. Ses consĂ©quences furent plus complexes.
Car avec les congés payés sont arrivées les vacances. Avec les vacances sont arrivés les vacanciers. Et avec les vacanciers sont apparues les premiÚres phrases dangereuses :
- âOn voulait voir le Jura, mais on sâest arrĂȘtĂ©s dans le Doubs.â
- âVous avez une plage par ici ?â
- âCâest normal quâil fasse aussi frais en aoĂ»t ?â
- âLe comtĂ©, ça se mange aussi rĂąpĂ© ?â
à partir de là , les anciens ont compris que la modernité sociale avait un prix.
đČ Le Haut-Doubs, destination de ceux qui ne voulaient pas vraiment partir
Soyons honnĂȘtes : dans le Haut-Doubs, le concept mĂȘme de vacances a longtemps Ă©tĂ© accueilli avec prudence.
Partir ? Pour aller oĂč ?
Ă la mer, oĂč il nây a ni fruitiĂšre, ni brouillard respectable, ni voisin capable de vous dire si lâhiver sera rude rien quâen regardant une taupiniĂšre ?
à la montagne ? Mais nous y sommes déjà .
Ă la campagne ? Pareil.
âLes congĂ©s payĂ©s, câest trĂšs bien. Mais il aurait fallu mettre une clause : deux semaines, oui, mais pas forcĂ©ment chez nous.â
GĂ©rard Poncet, candidat Ă la prĂ©sidence de l’Office de Tourisme du Haut-Doubs
Dans un endroit calme ? Attendez septembre, les touristes seront repartis.
Câest ainsi quâest nĂ©e une tradition locale solide : ne pas partir en vacances, mais regarder ceux qui partent, puis critiquer ceux qui viennent.
Un art subtil, transmis de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration, gĂ©nĂ©ralement entre deux tranches de saucisse de Morteau et un commentaire sur le stationnement approximatif dâun vĂ©hicule immatriculĂ© hors 25.
𩎠Le vacancier en sandales, héritier involontaire du Front populaire
Le vacancier en sandales nâest pas apparu immĂ©diatement en 1936. Il a fallu du temps, des congĂ©s supplĂ©mentaires, des routes meilleures, des cartes routiĂšres, puis des GPS incapables de comprendre que âle chemin le plus courtâ dans le Haut-Doubs peut aussi ĂȘtre une Ă©preuve initiatique.
Mais il est aujourdâhui lĂ .
On le reconnaĂźt facilement : il marche dans Pontarlier comme sâil Ă©tait Ă Palavas, il photographie une vache comme un animal exotique, il demande oĂč acheter âdu fromage localâ alors quâil est littĂ©ralement entourĂ© de comtĂ©, et il dĂ©couvre Ă 18h12 que la tempĂ©rature peut perdre huit degrĂ©s sans prĂ©venir.
Dans certains villages, sa prĂ©sence est tolĂ©rĂ©e. Dans dâautres, elle est Ă©tudiĂ©e. Ă Mouthe, elle est parfois considĂ©rĂ©e comme un test de sĂ©lection naturelle.
GĂ©rard Poncet, consultĂ© par LâOuest RĂ©publicain, rĂ©sume la position dâune partie du territoire :
âLes congĂ©s payĂ©s, câest trĂšs bien. Mais il aurait fallu mettre une clause : deux semaines, oui, mais pas forcĂ©ment chez nous.â
Une phrase dure, mais Ă©quilibrĂ©e selon le comitĂ© de relecture local, qui a simplement demandĂ© Ă remplacer âchez nousâ par âsur nos parkingsâ.
đ§ Juillet pour rĂąler, aoĂ»t pour vendre du comtĂ©
Le paradoxe haut-doubien est lĂ .
En juillet, le territoire explique quâil nâen peut plus des touristes.
En aoĂ»t, il leur vend du comtĂ©, des cartes postales, des biĂšres locales, des nuitĂ©es, des menus du terroir, des visites de fruitiĂšre et parfois mĂȘme des souvenirs reprĂ©sentant des sapins enneigĂ©s en plein Ă©tĂ©.
Le vacancier est donc officiellement insupportable, mais économiquement utile.
Ce qui le place dans une catégorie déjà bien connue ici : un peu comme le frontalier, mais avec moins de SUV allemand et davantage de crÚme solaire mal appliquée.
Les congĂ©s payĂ©s ont donc produit une grande transformation nationale, mais aussi une transformation locale discrĂšte : ils ont fait du Haut-Doubs un territoire capable de rĂąler contre lâaffluence tout en vĂ©rifiant que le terminal de carte bancaire fonctionne bien.
đïž 90 ans plus tard, la question reste entiĂšre
Faut-il célébrer les congés payés ?
Ăvidemment.
Ils ont changĂ© la vie de millions de travailleurs, ouvert lâaccĂšs au repos, dĂ©mocratisĂ© les vacances et rappelĂ© quâune sociĂ©tĂ© civilisĂ©e ne peut pas demander aux gens de produire toute lâannĂ©e sans jamais souffler.
Mais faut-il aussi reconnaĂźtre que, dans le Haut-Doubs, cette conquĂȘte sociale a eu des effets secondaires durables ?
Oui.
Car depuis 1936, la France part en vacances. Et quand la France part en vacances, une partie dâelle finit toujours par arriver quelque part avec une glaciĂšre, une paire de tongs, deux enfants fatiguĂ©s et une question sur âles coins sympas pas trop touristiquesâ.
Dans le Haut-Doubs, on appelle cela lâĂ©tĂ©.
Et comme chaque été, on rùlera.
Puis on encaissera.
Puis on dira quâils Ă©taient quand mĂȘme bien gentils, ceux de la table 55, mĂȘme sâils ont demandĂ© si le Pontarlier se buvait avec des glaçons.

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đïž 90 ans de congĂ©s payĂ©s : dans le Haut-Doubs, on rappelle que les vacances ont surtout servi Ă inventer les touristes
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