Le Haut-Doubs vu de Paris, câest apparemment assez simple : des sapins, du fromage, la Suisse pas loin et, au milieu, quelques charmants petits villages encore Ă©pargnĂ©s par la civilisation. Cette semaine, Cosmopolitan a ainsi rĂ©ussi Ă transformer Pontarlier, sous-prĂ©fecture de 18 067 habitants, en « charmant petit village mĂ©connu des touristes ». Le plus remarquable Ă©tant que, quelques lignes plus haut, le magazine venait lui-mĂȘme de la prĂ©senter comme la « capitale du Haut-Doubs ».
Capitale Ă 14 h 02. Village Ă 14 h 03.
à 14 h 04, on attendait les premiÚres nouvelles de la récolte.
đĄ Pontarlier, ce charmant petit village de 18 000 habitants
Lâaffaire partait pourtant remarquablement bien.
« PerchĂ©e Ă 837 mĂštres dâaltitude, au cĆur des Montagnes du Jura et Ă quelques encablures de la frontiĂšre suisse, Pontarlier est la capitale du Haut-Doubs », expliquait Cosmopolitan.
Rien à signaler. Puis arrive le visuel destiné aux réseaux sociaux :
« Ce charmant petit village méconnu des touristes est la derniÚre étape avant la Suisse. »
Pontarlier venait de perdre quelques galons en cours de publication.
Pour ĂȘtre parfaitement prĂ©cis, lâInsee comptabilise 18 067 habitants dans la commune en 2023. Et pas simplement 18 067 habitants perdus autour dâun clocher : Pontarlier est officiellement une sous-prĂ©fecture du Doubs.
MĂȘme les statisticiens, pourtant rarement rĂ©putĂ©s pour leur goĂ»t du second degrĂ©, parlent dâune unitĂ© urbaine de Pontarlier, laquelle regroupe 23 482 habitants. Lâaire dâattraction de la ville en rassemble, elle, 51 779 dans cinquante communes.

Bref, un joli petit village.
đŒ Le Haut-Doubs vu de Paris : bienvenue dans la rĂ©serve naturelle
Ăvidemment, le problĂšme nâest pas que des Parisiens se soient rĂ©unis un matin autour dâune table pour rĂ©trograder administrativement Pontarlier. Et heureusement : nous avons dĂ©jĂ assez de rĂ©unions comme ça.
« Paris » désigne ici quelque chose de plus large : ce vieux regard médiatique centralisé qui transforme réguliÚrement le reste du pays en gigantesque brochure de gßte rural.
Il suffit de quelques ingrédients :
- Un clocher.
- Deux sapins.
- Une montagne derriĂšre.
- Ăventuellement une vache.
Et voilĂ une ville devenue « charmant village », une rĂ©gion transformĂ©e en « Ă©crin prĂ©servĂ© » et un endroit oĂč des dizaines de milliers de personnes travaillent quotidiennement promu au rang de « pĂ©pite mĂ©connue ».
Le vocabulaire est prĂȘt Ă lâemploi : nichĂ©, perchĂ©, authentique, prĂ©servĂ©, secret, insoupçonnĂ©, aux portes de, loin de lâagitation.
Ă Pontarlier, il ne manquait plus que : « Ici, le temps semble sâĂȘtre arrĂȘtĂ©. »
Essayez donc un mardi matin Ă 7 h 15 sur la route de la Suisse.
đ Quelques indigĂšnes travaillent mĂȘme tous les matins
Car la petite carte postale possÚde un défaut : des gens vivent dedans.
Mieux : ils travaillent.
« Ce charmant petit village méconnu des touristes est la derniÚre étape avant la Suisse. »
Cosmopolitan
Lâarrondissement de Pontarlier compte 143 communes et 125 945 habitants. Les services de lâĂtat le dĂ©crivent eux-mĂȘmes comme un territoire frontalier entretenant des liens Ă©conomiques importants avec les cantons de Vaud et de NeuchĂątel, notamment Ă travers des milliers de travailleurs frontaliers. Ils rappellent Ă©galement le poids de lâagriculture, de la forĂȘt, de lâindustrie, de la mĂ©canique de prĂ©cision et du tourisme.
Autrement dit, derriĂšre les sapins, il y a une Ă©conomie. DerriĂšre le Mont dâOr, des entreprises.
DerriĂšre la frontiĂšre suisse, quelques milliers de personnes qui mettent chaque matin beaucoup dâĂ©nergie Ă vĂ©rifier combien de voitures peuvent simultanĂ©ment emprunter la mĂȘme route.
Et dans le « village », on trouve des Ă©tablissements scolaires, un hĂŽpital, des commerces, des zones dâactivitĂ©, des immeubles, des bouchons, des feux rouges et un nombre de ronds-points suffisamment important pour Ă©loigner dĂ©finitivement toute hypothĂšse de civilisation mĂ©diĂ©vale.
MĂȘme la densitĂ© communale apporte sa petite contribution au gag : 436,9 habitants au kmÂČ Ă Pontarlier, contre 107,6 pour lâensemble de la France.

Pour un village bucolique perdu au milieu des pĂąturages, on commence Ă manquer un peu dâespace entre les chaumiĂšres.
đ§ Trois sapins et un fromage : le bingo est complet
Soyons beaux joueurs : le Haut-Doubs aide un peu.
- Nous avons effectivement des sapins.
- Nous avons effectivement du fromage.
- Il neige parfois.
- Il existe des fermes.
- On peut mĂȘme croiser une vache sans avoir pris rendez-vous auprĂšs de lâoffice de tourisme.
Et, circonstance aggravante, nous persistons Ă produire du Mont dâOr dans une boĂźte en Ă©picĂ©a au lieu de le livrer par trottinette dans un emballage conçu par une start-up.

Tout cela constitue manifestement un environnement Ă trĂšs haut risque de folklorisation.
Le Haut-Doubs devient alors une sorte de parc thĂ©matique oĂč lâindigĂšne local se lĂšverait au son des cloches, chausserait ses aprĂšs-skis, saluerait son troupeau avant de partir couper quelques stĂšres puis rentrerait partager un fromage fondu en racontant aux enfants lâarrivĂ©e de lâĂ©lectricitĂ© Ă Pontarlier.
La réalité est évidemment beaucoup moins instagrammable :
- Le Pontissalien moderne passe aussi quarante minutes dans les bouchons.
- Il cherche une place de stationnement.
- Il peste contre les travaux.
- Il compare les prix du carburant.
- Il commande sur Amazon.
Et il possĂšde probablement davantage de discussions sur le taux de change du franc suisse que sur la transhumance.
đ° « MĂ©connu des touristes », lâautre grand classique
Reste lâexpression magique : « mĂ©connu des touristes ».
Elle accompagne dĂ©sormais presque obligatoirement toute destination française disposant de moins de trois millions dâabonnĂ©s sur Instagram.
Un lieu peut accueillir des visiteurs depuis cinquante ans, possĂ©der des hĂŽtels, un office de tourisme, des musĂ©es, des pistes de ski Ă proximitĂ© et se trouver sur un axe international : il restera malgrĂ© tout « mĂ©connu ». Câest indispensable. Car le lecteur ne doit surtout pas avoir lâimpression quâil va simplement visiter Pontarlier.
Il doit découvrir un secret.
Ă partir de lĂ , une sous-prĂ©fecture de 18 000 habitants devient beaucoup moins vendeuse quâun « petit village mĂ©connu Ă quelques encablures de la Suisse ». Le territoire rĂ©el sâefface devant le produit Ă©ditorial.
Et nous obtenons cette petite merveille : dans le mĂȘme contenu, Pontarlier peut ĂȘtre Ă la fois la capitale du Haut-Doubs et un charmant village.
AprĂšs tout, pourquoi choisir ?
đČ Merci quand mĂȘme, Cosmopolitan
On pourrait sâen vexer.
On préfÚre remercier Cosmopolitan pour le service rendu.
Des dĂ©cennies dâurbanisation, de zones commerciales, dâamĂ©nagements routiers et de dĂ©veloppement Ă©conomique nâavaient jamais permis Ă Pontarlier de retrouver son innocence rurale.
Il aura suffi dâun visuel sur les rĂ©seaux sociaux.
Nous voilĂ donc redevenus villageois. Il va maintenant falloir sâorganiser :
- Trouver un maire â jusque-lĂ , ça devrait aller.
- Installer la fontaine au milieu de la place.
- DĂ©terminer qui sonne lâangĂ©lus.
- Et surtout prĂ©venir les quelque 18 000 habitants quâils devront dĂ©sormais se saluer lorsquâils se croisent.
Pour les visiteurs parisiens, aucune inquiétude : la derniÚre étape avant la Suisse dispose toujours de routes goudronnées.
Et, aux derniÚres nouvelles, le paiement sans contact y fonctionne également.

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