Le carburant est trop cher. Pour protester contre cette situation, des pêcheurs ont donc trouvé une solution audacieuse : empêcher le carburant de sortir des dépôts.
Après Fos-sur-Mer, le dépôt pétrolier de Frontignan a lui aussi été bloqué mercredi matin par une centaine de professionnels. Les pêcheurs dénoncent notamment la hausse du prix du carburant, qui pèse directement sur leur activité.
Le problème est réel.
La méthode, elle, mérite quelques heures de rattrapage en économie.
Car lorsqu’un produit est jugé trop cher, réduire volontairement sa disponibilité ne figure généralement pas parmi les premières mesures proposées dans les manuels.
À moins, évidemment, de vouloir tester grandeur nature jusqu’où peut aller une courbe d’offre.
📰 Dans cet article
📉 Le carburant est trop cher ? Réduisons donc l’offre
Reprenons depuis le début.
- Sur un marché, il existe une offre et une demande.
- L’offre correspond, très grossièrement, à ce qui est disponible.
- La demande correspond à ce que les consommateurs veulent acheter.
- Lorsque l’offre diminue alors que la demande reste stable, on crée une tension.
Et lorsqu’on parle de carburant, cette demande possède une caractéristique assez gênante : à court terme, elle ne disparaît pas facilement. Celui qui doit prendre sa voiture pour aller travailler demain matin ne transforme pas spontanément son diesel en vélo cargo parce que le litre a augmenté.
Les économistes parlent d’une demande relativement peu élastique à court terme.
C’est-à-dire que même si le prix monte, beaucoup de consommateurs continuent d’acheter à peu près la même quantité parce qu’ils n’ont pas immédiatement d’alternative.
Et c’est précisément à ce moment qu’arrive la stratégie revendicative :
- Le carburant coûte trop cher.
- Donc bloquons sa distribution.
- Donc poussons les prix un peu plus vers le haut.
À ce stade, même la courbe d’offre commence à regarder le piquet de grève avec inquiétude, et L’Ouest Républicain n’a pas encore retrouvé le chapitre du manuel expliquant cette séquence.
🚛 Bloquer un dépôt ne fait pas monter le Brent
Soyons toutefois précis.
Empêcher des camions-citernes de sortir de Frontignan ou de Fos-sur-Mer ne va évidemment pas, à lui seul, faire exploser le cours mondial du pétrole.
Le prix affiché à la pompe dépend du pétrole brut, du raffinage, du transport, du stockage, de la distribution, des marges et surtout d’une bonne couche de fiscalité française permettant au litre de carburant de voyager accompagné. Un piquet de grève devant un dépôt pétrolier ne déplace donc pas magiquement le cours du Brent.
En revanche, il peut compliquer localement l’approvisionnement des stations. Et c’est là que l’idée devient nettement plus amusante.
Parce qu’à partir du moment où des dépôts sont bloqués, il suffit que le mot « pénurie » commence à circuler pour que les automobilistes apportent eux-mêmes la deuxième moitié du mécanisme.
⛽ Il n’y avait pas de pénurie, mais on peut arranger ça
Imaginez une station-service normalement approvisionnée. Chaque jour, ses clients viennent acheter du carburant selon leurs besoins.
Puis une information tombe :
« Des pêcheurs bloquent un dépôt pétrolier. »
Quelques minutes plus tard arrive la deuxième :
« Risque de pénurie de carburant. »
À ce stade, le réservoir à moitié plein de la voiture française moyenne se transforme instantanément en urgence stratégique nationale.
- Celui qui comptait faire le plein vendredi décide de le faire mercredi.
- Celui qui aurait mis vingt litres en met quarante.
- Celui qui possède encore les trois quarts de son réservoir passe quand même à la pompe « au cas où ».
La consommation totale de carburant du mois n’a pas nécessairement changé. Mais une partie de la demande future vient brutalement se concentrer sur quelques heures.
La station, conçue pour absorber une consommation relativement régulière, se vide beaucoup plus vite. Puis elle affiche une rupture.
Une caméra arrive. Un journaliste se place devant une pompe condamnée. Le mot « pénurie » apparaît en bandeau. Et les gens qui n’avaient pas encore fait le plein prennent leurs clés.

Félicitations. Il n’y avait pas de pénurie générale, mais avec un peu d’organisation, on vient d’en fabriquer une localement.
🔄 La pénurie autoréalisatrice
Le phénomène est parfaitement connu : la peur d’une pénurie peut contribuer à créer la pénurie redoutée.
Le carburant se prête particulièrement bien à l’exercice parce que tout le monde possède chez lui un petit espace de stockage mobile appelé réservoir. Lorsque des milliers d’automobilistes décident simultanément de remplir cet espace « par précaution », le réseau de distribution se retrouve soumis à une demande anormalement forte.
Et si, au même moment, certains camions-citernes circulent moins facilement parce que des dépôts sont bloqués, on obtient un joli problème logistique.
On peut alors dérouler la boucle.
- Le carburant est cher.
- Des manifestants bloquent sa distribution pour protester contre son prix.
- La disponibilité locale diminue.
- Des automobilistes craignent une pénurie.
- Ils augmentent leurs achats.
- Les stations se vident plus vite.
- Les images de stations en rupture alimentent la peur.
- La peur alimente les achats.
- La tension augmente.
- Et puisqu’il y a désormais une tension, on peut considérer que le mouvement doit se poursuivre.
À ce stade, il n’y a plus seulement l’économie qui est circulaire.
L’arbre généalogique du comité chargé de concevoir la stratégie commence lui aussi à soulever quelques questions.
🎣 Le problème des pêcheurs est pourtant bien réel
Le plus dommage est que la colère des pêcheurs repose sur un véritable problème économique.
Le carburant représente pour eux un coût de production majeur. Un bateau de pêche consomme beaucoup. Très beaucoup.
Et contrairement à une citadine, un chalutier ne peut pas vraiment compenser une hausse du gazole en prenant le bus deux jours par semaine. Lorsque le prix du carburant augmente fortement, la rentabilité peut rapidement se dégrader.
À cela s’ajoutent les autres coûts d’exploitation et les contraintes réglementaires dénoncées par la profession. Que les pêcheurs réclament donc une réponse politique sur le coût de l’énergie ou sur leurs conditions d’activité peut parfaitement s’entendre. Mais cela rend justement la méthode choisie encore plus étrange.
Quand votre principal problème est le prix d’un produit indispensable, commencer par perturber sa distribution n’est pas exactement la couverture de risque enseignée en première année.
Ce serait un peu comme protester contre la hausse du prix du pain en condamnant l’entrée de la boulangerie. Ou manifester contre le prix de l’électricité en sabotant le transformateur du quartier.
🧠 Une formation accélérée avant le prochain dépôt
L’Ouest Républicain propose donc une courte formation aux prochains candidats au blocage.
- Première heure : l’offre.
- Deuxième heure : la demande.
- Troisième heure : pourquoi réduire l’offre d’un produit très demandé n’est généralement pas une excellente méthode pour améliorer son accessibilité.
- Quatrième heure : les achats de précaution et la pénurie autoréalisatrice.
- L’examen final se déroulera directement dans une station-service.
Chaque candidat recevra une voiture avec un réservoir rempli aux trois quarts.
Un message apparaîtra ensuite sur son téléphone : « Risque de pénurie de carburant. »
Ceux qui parviendront à rentrer chez eux sans faire immédiatement quarante minutes de queue pour ajouter douze litres auront validé le module « comportement rationnel ».
Les autres pourront recommencer. À condition, bien sûr, que le camion-citerne soit passé.

Retrouvez
⛽ Carburant : pour faire baisser les prix, les pêcheurs réduisent l’offre
sur nos réseaux
🍷 Le débat se poursuit dans Le Comptoir de L’Ouest Républicain, le groupe de discussion rattaché à la page, et modéré par Gisèle.
🔗 D’autres rebondissements, révélations ou photos floues à propos de ce sujet vous attendent sur nos réseaux :
🔗 Des mots vous semblent obscurs dans cet article ? Vous êtes probablement des gens du Doubs-Du-Bas, ou de la France-Du-Bas. Pas de panique : on vous aime quand-même, mais on vous suggère fortement de jeter un œil à notre glossaire.
