SĂ©cheresse : partout en France, les restrictions dâeau reviennent avec leur cortĂšge dâinterdictions, dâarrĂȘtĂ©s prĂ©fectoraux, de cartes multicolores et de citoyens soudainement trĂšs attachĂ©s Ă la notion de libertĂ© individuelle dĂšs quâil sâagit de passer un coup de jet sur une jante.
On pensait naĂŻvement que lâeau servait dâabord Ă boire, irriguer, cuisiner, prĂ©server les nappes, maintenir les riviĂšres en vie et Ă©viter que les truites ne demandent lâasile hydrologique en Suisse. CâĂ©tait oublier un principe fondamental de notre civilisation : une voiture sale est parfois vĂ©cue comme une atteinte personnelle, presque familiale, surtout quand elle stationne devant la maison, cĂŽtĂ© rue, visible par les voisins.
Dans le Haut-Doubs, rĂ©gion pourtant entraĂźnĂ©e depuis des siĂšcles Ă survivre sans terrasse chauffĂ©e, sans palmier viable et sans mois dâavril fiable, la question prend une dimension particuliĂšre. Dites aux gens quâil faut rĂ©duire lâarrosage du potager, ils lĂšvent les Ă©paules. Dites-leur que les courgettes risquent de souffrir, ils rĂ©pondent que de toute façon, personne nâaime vraiment les courgettes. Mais annoncez quâil devient interdit de laver la voiture, et lĂ , soudain, la RĂ©publique tremble.
 Dans cet article
đ§ SĂ©cheresse : la France dĂ©couvre que lâeau potable ne sert pas quâaux enjoliveurs
Il faut reconnaĂźtre que lâĂtat nâaide pas toujours Ă rendre les choses simples. Vigilance, alerte, alerte renforcĂ©e, crise : pour le commun des mortels, cela ressemble Ă un bulletin mĂ©tĂ©o rĂ©digĂ© par quelquâun qui aurait confondu sĂ©cheresse et niveau de boss dans un jeu vidĂ©o.
En pratique, les restrictions dĂ©pendent des dĂ©partements, des zones, des nappes, des riviĂšres, des arrĂȘtĂ©s, des usages, et parfois de la capacitĂ© du maire Ă relayer lâinformation autrement quâen imprimant un PDF sur la porte de la mairie entre deux avis de battue. Mais le principe gĂ©nĂ©ral reste limpide : quand lâeau manque, certains usages non prioritaires passent aprĂšs les usages essentiels.
Le lavage des voitures fait partie de ces usages qui, en thĂ©orie, peuvent attendre. Une carrosserie poussiĂ©reuse ne met personne en danger, sauf peut-ĂȘtre lâego du propriĂ©taire dâun SUV noir mĂ©tallisĂ© qui dĂ©couvre, avec horreur, que le pollen de juin ne respecte pas les finitions premium.
Câest lĂ que le dĂ©bat devient passionnant. Car personne ne conteste vraiment quâil faille Ă©conomiser lâeau. Tout le monde est pour, Ă©videmment. On est tous responsables, conscients, engagĂ©s, citoyens. Jusquâau moment oĂč il faut choisir entre sauver la nappe phrĂ©atique et retirer trois moustiques Ă©crasĂ©s sur un pare-chocs.
đ± Le potager peut mourir, mais pas la calandre
Dans plusieurs villages du Haut-Doubs, le phĂ©nomĂšne est connu. Le potager, câest affectif, mais secondaire. On y met deux pieds de tomates, trois salades, une rangĂ©e de haricots et beaucoup dâespoir. Si ça crame, on dira que âcâest lâannĂ©eâ et on achĂštera des lĂ©gumes au marchĂ© en expliquant que ceux du jardin Ă©taient meilleurs, mais quâon nâa pas voulu âtirer sur la ressourceâ.
La voiture, en revanche, relĂšve dâun autre registre. Elle a droit Ă son shampoing, son rinçage, son polish, son chiffon microfibre et parfois plus dâattention quâun enfant qui rentre du foot avec de la boue jusquâaux genoux.
Dans le Haut-Doubs frontalier, la situation est encore plus sensible. Les grosses berlines et SUV allemands, trĂšs prĂ©sents sur les parkings, ne sont pas seulement des moyens de transport : ce sont des bulletins de salaire en trois dimensions. Les laisser sales, câest presque accepter que la poussiĂšre française se pose sur la rĂ©ussite suisse. Ce qui, localement, peut ĂȘtre vĂ©cu comme une humiliation gĂ©opolitique.
Un tĂ©moin de Pontarlier, qui a demandĂ© Ă rester anonyme parce quâil possĂšde encore une Ă©ponge illĂ©gale dans son garage, rĂ©sume le drame : âLe potager, bon, ça repousse. Mais une voiture sale devant la maison, les gens parlent.â
đïž Le voisin devient agent non assermentĂ© de la sĂ©cheresse
Les restrictions dâeau ont aussi un effet social trop peu Ă©tudiĂ© : elles transforment chaque quartier en commission dâenquĂȘte.
DĂšs quâun tuyau dâarrosage bouge, un rideau frĂ©mit. DĂšs quâun bruit de jet se fait entendre, une tĂȘte apparaĂźt derriĂšre un volet. Le voisinage, dâordinaire incapable de sâaccorder sur lâemplacement des poubelles, retrouve soudain une efficacitĂ© administrative remarquable.
- âIl lave quoi, lĂ ?â
- âCâest de lâeau de pluie ou de lâeau du robinet ?â
- âIl a une cuve ?â
- âElle Ă©tait pleine quand ?â
- âEt pourquoi il rince aussi les pneus ?â
La sécheresse ne crée pas seulement des tensions hydriques. Elle réactive la grande tradition française du contrÎle mutuel depuis la cuisine, avec expertise approximative et indignation modulable selon les affinités de palier.
Ă Morteau, GisĂšle, ancienne tenanciĂšre du tabac-presse et observatrice permanente de lâhumanitĂ© locale, ne cache pas son inquiĂ©tude.
âMoi, je dis juste quâil y a des gens, ils lavent plus souvent leur voiture que leur terrasse, leur chien et parfois leur gamin. Alors aprĂšs, quand on leur dit dâarrĂȘter quinze jours, ils font une crise comme si on leur confisquait la communion du petit.â
Selon GisĂšle, le vrai scandale nâest pas lâinterdiction. Câest la hiĂ©rarchie affective rĂ©vĂ©lĂ©e par la crise.
âTu leur dis que la salade grille, ils disent quâils feront des pĂątes. Tu leur dis que la voiture restera beige trois jours, ils appellent la prĂ©fecture.â
đ§œ La station de lavage devient lieu de pĂšlerinage contrariĂ©
Reste la grande question pratique : peut-on encore aller en station ? LĂ aussi, tout dĂ©pend du niveau de restriction, des Ă©quipements, des arrĂȘtĂ©s locaux et de la capacitĂ© du citoyen Ă lire autre chose que le pictogramme âhaute pressionâ.
Certaines stations professionnelles recyclent une partie importante de leur eau ou disposent dâĂ©quipements plus Ă©conomes. Elles peuvent donc parfois rester ouvertes selon les arrĂȘtĂ©s. Mais ce niveau de nuance est rarement compatible avec le dĂ©bat de parking.
Dans lâesprit de beaucoup, si la station est ouverte, câest que tout va bien. Si elle est fermĂ©e, câest que lâĂtat persĂ©cute les automobilistes. Si elle est ouverte mais uniquement pour certains usages, alors lĂ , on entre dans une zone administrative que mĂȘme DjĂ€ysonne refuse de schĂ©matiser sous Canva.
DjĂ€ysonne, justement, stagiaire multidirectionnel de LâOuest RĂ©publicain, a tentĂ© de rĂ©aliser une infographie expliquant les diffĂ©rences entre lavage Ă domicile, lavage professionnel, haute pression, recyclage, alerte renforcĂ©e et crise. Le rĂ©sultat reprĂ©sentait une goutte dâeau poursuivie par un C15 sur fond de nappe phrĂ©atique en larmes. La rĂ©daction a considĂ©rĂ© que, pour une fois, câĂ©tait assez clair.

Le problĂšme, câest que lâinterdiction partielle peut provoquer des comportements absurdes : certains renoncent Ă la station Ă©conome pour revenir au tuyau domestique, discrĂštement, derriĂšre la maison, âjuste un petit coupâ. Une expression qui, dans le Haut-Doubs, annonce souvent un usage disproportionnĂ© de lâeau, du Pont ou de la dĂ©broussailleuse.
đ§ą GĂ©rard Poncet rĂ©clame une dĂ©rogation pour les vĂ©hicules dâintĂ©rĂȘt cantonal
Comme souvent lorsque la RĂ©publique hĂ©site, GĂ©rard Poncet a une solution. Le leader du MHDGA propose de classer certains vĂ©hicules en âpatrimoine roulant prioritaireâ.
âUn C15, dĂ©jĂ , ça ne se lave pas vraiment. Ăa se rince rituellement. Câest pas pareil. Un C15 boueux, câest un outil de travail. Un C15 propre, câest un dĂ©cĂšs mĂ©canique annoncĂ©.â
Selon GĂ©rard Poncet, les restrictions doivent distinguer les vĂ©hicules âde nĂ©cessitĂ© localeâ des vĂ©hicules âde reprĂ©sentation sociale inutileâ. Dans la premiĂšre catĂ©gorie : C15, fourgons de fruitiĂšre, remorques Ă bois, tracteurs, vĂ©hicules de chasse au hĂ©risson blessĂ© et voitures ayant transportĂ© au moins une meule de ComtĂ© dans les quinze derniers jours.

Dans la seconde : SUV noir brillant, berline allemande lavĂ©e deux fois par semaine, cabriolet de frontalier sorti uniquement pour âaller chercher le pain Ă Jougneâ, et tout vĂ©hicule dont le propriĂ©taire utilise lâexpression âcovering cĂ©ramiqueâ sans y ĂȘtre contraint mĂ©dicalement.
Le MHDGA propose donc une hiĂ©rarchie provisoire des usages de lâeau en pĂ©riode de sĂ©cheresse : eau potable, bĂ©tail, ComtĂ©, radiateur de C15, Pont avec modĂ©ration, puis douche humaine, puis seulement, trĂšs loin derriĂšre, lavage esthĂ©tique des jantes.
La prĂ©fecture nâa pas encore rĂ©pondu. Elle non plus ne sait probablement pas quoi faire dâun dossier intitulĂ© âstatut hydrique du C15 patrimonialâ.
đ§Ș Le professeur Mondoraoult recommande lâhydroxyabsinthe en friction externe
Pour Ă©clairer scientifiquement le dĂ©bat, LâOuest RĂ©publicain a sollicitĂ© le professeur Didoubs Mondoraoult, sommitĂ© mĂ©dico-scientifique locale autoproclamĂ©e et spĂ©cialiste transversal des crises qui auraient pu ĂȘtre mieux gĂ©rĂ©es si on lâavait Ă©coutĂ© plus tĂŽt.
Dans son laboratoire, entre deux fioles dâhydroxyabsinthe et un vieux poster de vache montbĂ©liarde annotĂ© au marqueur, le professeur se montre prudent.
âIl faut distinguer lâeau utile, lâeau symbolique et lâeau qui sert uniquement Ă rassurer le propriĂ©taire dâune voiture noire. La troisiĂšme catĂ©gorie reprĂ©sente un risque psychologique majeur, mais un intĂ©rĂȘt sanitaire nul.â
Selon lui, la voiture sale nâest pas dangereuse, sauf en cas de âcrasse identitaire sĂ©vĂšreâ, situation qui peut survenir lorsquâun habitant du Haut-Doubs dĂ©couvre que son vĂ©hicule ressemble Ă celui dâun touriste de passage.
Le professeur recommande donc des alternatives sobres : accepter la poussiÚre, attendre la pluie, détourner le regard, ou frotter trÚs légÚrement la carrosserie avec une pensée positive et un chiffon sec.
âLâhydroxyabsinthe, en revanche, ne doit pas ĂȘtre versĂ©e sur la voiture. Câest du gĂąchis. On peut Ă©ventuellement lâutiliser en friction externe sur lâego automobile, mais les rĂ©sultats restent Ă confirmer.â
đŠ La vraie crise nâest pas hydrique, elle est psychologique
Au fond, cette histoire de lavage auto dit quelque chose de notre Ă©poque. Lâeau manque, les nappes inquiĂštent, les sols sĂšchent, les arrĂȘtĂ©s se multiplient, mais lâĂ©motion collective se cristallise parfois sur ce qui brille.
Le potager, câest la nature. La riviĂšre, câest loin. La nappe phrĂ©atique, câest abstrait. Mais la voiture, elle, est lĂ , devant la maison, sous les yeux du voisin, recouverte dâune fine couche de poussiĂšre qui accuse silencieusement son propriĂ©taire de nĂ©gligence.
Dans le Haut-Doubs, oĂč lâon a longtemps appris Ă vivre avec le froid, il faudra peut-ĂȘtre apprendre Ă vivre avec une carrosserie sale. Ce sera douloureux. Des familles devront traverser des week-ends entiers sans mousse active. Des pare-brise porteront les traces du rĂ©el. Des jantes verront le monde tel quâil est : imparfait, sec, et lĂ©gĂšrement beige.
Mais la civilisation survivra.
Et si vraiment la situation devient insupportable, il restera toujours une solution simple, locale, durable et profondĂ©ment haut-doubienne : attendre quâil pleuve horizontalement pendant trois jours. Ici, ça finit toujours par arriver.

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đ SĂ©cheresse : interdiction de laver les voitures, le Haut-Doubs frĂŽle lâĂ©tat dâurgence Ă©motionnelle
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đ· Le dĂ©bat se poursuit dans Le Comptoir de LâOuest RĂ©publicain, le groupe de discussion rattachĂ© Ă la page, et modĂ©rĂ© par GisĂšle.
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